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Atlantico : Qu'est-ce que cette nouvelle loi dédiée au culte musulman est censée résoudre ?

Gérard-François Dumont : La question religieuse se pose aujourd’hui en Autriche dans les mêmes termes que dans les autres pays européens, dont la France. La montée quantitative du nombre de musulmans due aux immigrations des dernières décennies pose la question de l’enseignement de l’islam. L’Autriche souhaite que ce denier n’entraîne pas de dérives vers le radicalisme, orientant des jeunes vers un totalitarisme islamiste comme celui que pratique et que diffuse l’Etat islamique. Dans ce dessein, le gouvernement autrichien, par l’intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, dont c’est la responsabilité, Sebastian Kurz, a proposé une loi demandant l’usage exclusif dans les écoles d’une traduction unifiée en langue allemande du Coran.

Or, en Autriche, l’enseignement religieux s’effectue dans les écoles. Tous les élèves ont droit à un enseignement dans la religion souhaitée par leurs parents. Concernant l’islam, son enseignement est autorisé depuis 1979. L’objectif est que le support de cet enseignement soit le même dans toutes les écoles et dans la langue du pays, écartant donc des traductions discutables. Il est intéressant de noter qu’une telle intention n’est pas exclusive de l’Autriche. En effet, au Maroc, le roi Mohammed VI a pris la même décision en rendant obligatoire une version unique du Coran, en langue arabe bien entendu, dans tout l’enseignement religieux dans ce pays. Le roi a voulu ainsi écarter des versions du Coran diffusées et utilisées par des salafistes ou des islamistes.

L’Autriche considère que la religion musulmane sur son territoire doit être un Islam d’Autriche, et donc ni un islam sous influence de pouvoirs étrangers, ni un islam caractérisé par des tendances poussant vers l’islamisme. Dans cet objectif, la nouvelle loi autrichienne veut empêcher les financements des communautés et des associations religieuses par des fonds étrangers. L’Autriche justifie cette démarche dans la mesure où la religion musulmane, comme les autres, perçoit des recettes qui sont prélevées par l’État en fonction des déclarations d’appartenance religieuse des habitants, puis reversées aux organisations religieuses. C’est donc aux contribuables autrichiens de financer leur religion et non à des puissances étrangères. En réalité, le principal pays visé par cette disposition est la Turquie, qui est très active en Autriche comme dans d’autres pays d’Europe, principalement en Allemagne[1]. La Turquie est d’autant plus active qu’elle souhaite favoriser les musulmans d’Autriche qui approuvent le régime turc actuel, celui de l’AKP et du Président Erdogan, au détriment des Autrichiens issus de l’immigration turque alévie, religion brimée en Turquie ou ceux issus d’une immigration turque d’ethnie kurde. Aussi le Président des affaires religieuses de Turquie, communément appelé Diyanet, et, en tant que tel, plus haut chef religieux islamique en Turquie, condamne cette loi qui pourrait limiter l’influence de la Turquie en Autriche. L’argument utilisé par ce Président est plutôt spécieux puisqu’il évoque une diminution de la liberté religieuse en Autriche alors que son pays est très loin de la respecter. Pour ne prendre qu’un exemple, la Turquie continue de maintenir fermé le seul séminaire orthodoxe qui existait, celui d’Halki, ce qui signifie que les turque orthodoxes ne peuvent plus former de popes dans leur pays, ce qui peut mettre en cause, à terme, la pérennité du patriarcat de Constantinople[2]. 

Comment cette radicalisation a-t-elle pu évoluer en Autriche ? Quelles en sont les étapes ?

Héritière de l’empire austro-hongrois, l'Autriche avait, dans le cadre d’une extension régionale, intégré des populations musulmanes, implantées principalement en Bosnie et Herzégovine. l'Autriche avait voté en 1912 une loi dédiée à l'islam intitulée « Loi concernant la reconnaissance des adeptes de l’islam en tant que communauté religieuse », conférant à cette religion un caractère officiel, au même titre que le judaïsme ou le christianisme. 

L’article 5 de cette loi de 1912 exposait clairement la contrepartie de cette reconnaissance, soit le respect des lois de l’empire, dans les termes suivant« L’autorité étatique doit veiller à ce que la société religieuse des adeptes de l’islam, ses groupes et organes, n’outrepassent pas leur domaine d’action et à ce qu’ils observent les dispositions des lois ».

Depuis 1912, la souveraineté de l’Autriche sur la Bosnie et Herzégovine a évidemment disparu. Mais l’Autriche, sur son territoire actuel issu principalement des deux guerres mondiales, a retrouvé une présence musulman avec d’abord trois composantes de sa population issue de l’immigration turque. La première, celle très influencée par l’AKP et la direction pro-islamique prise par M. Erdogan, est plutôt sous l’emprise de la direction des affaires religieuses de la Turquie, c'est-à-dire n’a guère une grande pratique de la liberté religieuse telle qu’elle est cœur des principes de l’identité européenne[3]. Deuxièmement, les Turcs d’origine kurde, majoritairement musulmans, mais dont les pratiques religieuses sont plus apaisées et sans influence étrangère et, troisièmement, les Turcs alevis. Jusqu’à cette réforme de février 2015 de la loi de 1912, la première composante était très largement soutenue par la Turquie d’Erdogan dans une lutte d'influence pour que sa vision de l'islam, peu compatible avec les conceptions européennes de la liberté, soit en situation hégémonique. Cette nouvelle loi, en souhaitant que des puissances étrangères ne puissant plus intervenir an Autriche, vise donc principalement la Turquie, pays qui n’avait déjà guère apprécié les positions de l’Autriche sur la question de l’ouverture ou non des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. En effet, en 2005, l’Autriche était le pays qui s’opposait le plus à l’ouverture des négociations d’adhésion. Finalement, les autres pays européens ont fait cédé l’Autriche en acceptant d’ouvrir parallèlement des négociations avec la Croatie[4].

Parmi le demi-million de musulmans qui vivent aujourd'hui en Autriche, soit environ 6% de la population, une autre composante importante est issue de l’immigration bosniaque.

Pour autant, cette réforme a créé la polémique parce qu'elle cible uniquement le financement des lieux de cultes musulmans et des imams. Cette différence de traitement ne pose-t-elle pas problème ? Comment les pouvoirs publics autrichiens la justifier moralement ?

La nouvelle loi autrichienne de 2015 concerne, évidemment et principalement, le financement des lieux de cultes musulmans parce que la religion  musulmane est nouvelle sur le territoire autrichien et n’a pas l’héritage historique des autres religions. Mais il convient de rappeler que les lieux de cultes des autres religions n’ont pas été financés par des puissances étrangères. En Autriche, comme dans toute l’Europe, ce sont les paroissiens qui ont financé la construction de leurs églises, et par exemple leurs architectes, ce qui explique d’ailleurs l’extraordinaire diversité des églises chrétiennes sur les territoires européens. Il est quasi-impossible de trouver deux églises semblables entre des communes limitrophes.

L’Autriche considère que la nouvelle loi, en partie destinée à la lutte contre le radicalisme islamiste, qui interdit le financement étranger des mosquées et des imams. donne aux musulmans plus de sécurité juridique, par exemple en ce qui concerne les fêtes religieuses. Selon le ministre M. Kurz, dans ses déclarations à la BBC, il s’agit « de réduire l'influence et le contrôle politique de l'étranger et de donner à l'Islam la chance de développer librement dans notre société et en conformité avec nos valeurs européennes communes ». IL ajoute que « la charia n’a pas sa place en Autiche ».

Dans quelle mesure pourrions-nous nous en inspirer en France ?La France est dans un situation juridique fondamentalement différente du fait de la loi de 1905 et, surtout ,d’une histoire religieuse autre. Pour autant, la France d’aujourd’hui connait les mêmes problématiques que l’Autriche, avec le souci d’un enseignement de l’islam par des imams qui écarterait toute instruction tournée vers une application littérale du Coran et prenne en compte les principes de la République. Or, parmi les imams enseignant le Coran en France, un certain nombre, souvent envoyé par des pays étrangers, ne maîtrisaient pas la langue française. Faut-il rappeler que Fernand Braudel disait « l’identité de la France, c’ est, à 80%, la langue française ». Un islam de France pourrait-il émerger via des imams formés dans des pays étrangers dans les caractéristiques sont différentes et qui n’ont pas assimilé nos principes républicains ?

En certains points, cette réforme autrichienne pourrait convenir à la situation française, mais non dans son ensemble. D’abord, la laïcité à la française appelle des règles différentes. Ensuite, la présence musulmane en France est beaucoup plus diversifiée qu’en l’Autriche, subissant en conséquence l’influence de multiples pays d’origine (Algérie, Maroc, Turquie, confréries de certains pays d’Afrique subsaharienne…), sans oublier le rôle de certains pays du Golfe. Or le premier rôle d’un gouvernement, avant même la politique économique et sociale, est d’abord d’assurer la concorde sociale sur le territoire. Un gouvernement qui, comme aujourd’hui, est obligé de poster des militaires devant des écoles ou des lieux de cultes, est un gouvernement qui n’assure pas ce devoir pourtant essentiel. Il ne peut donc être indifférent aux causes d’une situation où « la France ne fait plus société ». Et la loi de 1905, bien entendu, ne peut pas à elle-seule aider à combattre le totalitarisme islamiste. Les pouvoirs publics ne peuvent donc rester indifférents ni au rôle souvent nuisible de pays étrangers qui s’activent auprès de français musulmans, dont la Turquie, pour le moins très laxiste avec l’état islamique, qui semble la

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