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L’attachement que j’éprouve pour la Hongrie et sa langue, est principalement à mettre au compte de quatre personnes. Tout d’abord cette Hongroise que j’ai connue sur mes 19 ans. Puis celle qui fut mon épouse, bien évidemment. Mais je le dois aussi aux deux professeurs qui m’initièrent à la langue hongroise: Aurélien Sauvageot et son successeur Jean-Luc Moreau.

Ce dernier, un génie: agrégé de russe, licencié d’allemand - ou l’inverse?.. -, licencié en polonais, il enseigna le hongrois, le finnois et l’estonien. Maniant également le turc (et le breton, m’a-t’on dit), et avec ça, poète avant toute chose ! (1)  Nous lui devons, outre ses poèmes, de belles traductions notamment d’un cycle du poète Rádnóti et une merveilleuse trilogie de Miklós Bánffy (2).

Mais c’est ici à Aurélien Sauvageot que je voudrais rendre hommage. Un normalien qui fut germaniste, mais aussi grand spécialiste des langues scandinaves. Parlant également turc, puisqu’il passa son enfance à Constantinople. Tout comme Jean-Luc Moreau, rien, absolument rien, ne le prédestinait à s’orienter vers l’étude du hongrois. C’est sur la recommandation - en fait „sur l’ordre” - d’un de ses maîtres qu’il fut pratiquement sommé de se rendre en Hongrie pour y apprendre le hongrois en vue d’occuper par la suite la chaire que l’on projetait de créer à l’École des Langues orientales vivantes (Langes’O). Car lui seul en était jugé capable, ce en quoi on avait vu juste.

L’École Normale supérieure, dont Sauvageot était issu, avait un pendant en Hongrie sous le nom de Eötvös József Kollégium. Or, la coutume avait été lancée de procéder à des échanges entre les deux institutions, notamment d’envoyer des jeunes normaliens enseigner le français et la littérature française à Budapest. Coutume toujours en vigueur aujourd’hui (3)

C’est ainsi qu’Aurélien Sauvageot passa près de huit ans en Hongrie. Pays dont il ignorait pratiquement tout lorsqu’il débarqua, âgé de 26 ans, en novembre 1923, à la gare de l’Est de Budapest. Tout, sauf probablement l’humiliation récemment imposée aux Hongrois par le traité de Trianon.

De ce séjour, Sauvageot nous a laissé des souvenirs passionnants. Malheureusement épuisé depuis belle lurette, le volume vient d’être réédité à l’initiative commune du Collège Eötvös (ELTE) et de l’Institut français. De plus, réédité dans les deux langues (4) et copieusement annoté. Malheureusement, l’ouvrage n’est pas en vente dans le commerce. 

Ouvrage qui relate la vie hongroise dans la première décennie du régime Horthy, période qui correspond en gros au ministère du comte István Bethlen. Il n’y a pas lieu ici de revenir sur une période de l’Histoire du pays largement commentée et qui fait aujourd’hui encore l’objet de débats virulents. Malgré tout, le lecteur établi en Hongrie, qu’il le veuille ou non, ne pourra s’empêcher de procéder à certains rapprochements, parfois troublants, avec le présent....    

Certes, le tissu social et le contexte international ont radicalement changé, 90 ans après. Notamment par la disparition  de cette omniprésente aristocratie qui dominait avec arrogance la vie – civile et politique - de l’époque face à un monde plus ou moins soumis de paysans et ouvriers fraîchement issus de la paysannerie, et à une bourgeoisie pratiquement limitée à la capitale, composée pour une grande part des communautés juive et allemande. Sans oublier une intelligentsia ouverte, certes – tels les rédacteurs de la revue Nyugat (Occident) créée dès avant la guerre (1908) – mais peu en odeur de sainteté, voire carrément mise à l’index. Pour juger du climat qui régnait dans la société, la lecture des nouvelles de Zsigmond Móricz, peut-être l’un des deux grands écrivains de l’époque avec Kosztolányi, est éloquente.

Pour ce qui est de „l’intelligentsia”, sa mise à l’écart me rappelle plus près de nous cette campagne diffamatoire  menée en 2011 contre plusieurs philosophes („le gang des malfaiteurs”) accusés à tort de détournement de fonds publics (mais disculpés par les tribunaux, faute de preuve). Proie d’autant plus prisée que plusieurs des accusés étaient juifs !...

Si l’aristocratie a disparu de la scène politique, elle est aujourd’hui remplacée par une couche tout aussi arrogante et dominatrice, celle des oligarques. .. Les belles manières en moins et l’attrait du gain en plus... (Pour les „belles manières”, tout est relatif, à en juger par une remarque de l’auteur sur la classe politique de l’époque „Un régime de copinage et de corruption”...)

Au-delà de ces rapprochements, que l’on pourrait multiplier à l’envi - mais que d’aucuns trouveront  faciles et rapides -, l’un me frappe, car assez inattendu: le débat entre tenants de l’origine finno-ougrienne de la langue hongroise et  partisans de sa parenté hunnique. Avec, en toile de fond, celui d’un retour aux origines touraniennes (nostalgiques d’Attila (5)) face à aux adeptes d’une ouverture sur l’Europe et l’Occident.  Un débat pour le coup surprenant, dans la mesure où la question semblait avoir été définitivement tranchée par les linguistes (en faveur de la thèse finno-ougrienne) et qui me paraît anachronique et dépassé en ce début du XXIème siècle...

Mais, pour en revenir à Aurélien Sauvageot, qu’il me soit permis d’évoquer en deux mots le professeur et surtout l’homme qu’il fut pour nous, ses élèves, en cette année 1966-67. Avant tout extrêmement proche et humain. Il faut dire que le contexte s’y prêtait: à peine une dizaine d’élèves dans une une classe de dimensions réduites, qui plus est dans le cadre d’un ancien hotel (6) XVIIIème de la rue de Lille. Émaillant son cours de petites anecdotes sur son passé. Bref, tout le contraire d’un cours magistral au sens académique. Mais pour nous initier à cette langue et ses secrets d’une façon précisément magistrale, derrière laquelle se retrouvait le grand linguiste. Le tout dans une très grande simplicité.

Ces qualités, nous les retrouvons au fil de ses souvenirs. Qui nous révèlent en plus – ce que les cours ne pouvaient trop nous dévoiler - un républicain convaincu, attaché aux valeurs de respect du citoyen et de justice. Et qui n’hésitait pas à remettre au besoin ses contradicteurs à leur place par des remarques cinglantes. Une anecdote bien significative, relatée dans ses souvenirs:. lors d’une rencontre à la Légation de France, un homme politique hongrois en vue, baron de son état,  lui demande sa carte de visite. Lorsque Sauvageot la lui remet, celui-ci lui  s’étonne de ne pas y trouver de titre de noblesse („N’êtes-vous pas au moins chevalier?”). Lá dessus Sauvageot de lui lancer sèchement: „Non, Monsieur, je suis un citoyen libre d’un pays libre, cela me suffit”.  Un anecdote qui nous situe bien l’homme... Et qui en dit long, au passage, sur cette mentalité qui régnait alors dans la société hongroise. Une société ou l’on ne pouvait s’adresser aux représentants des classes censées „supérieures” que par des „Votre grâce, votre grandeur, votre dignité” (Kegyelmes, Nagyságos, Méltoságos Úr”) et autres obséquosités serviles et ridicules.       

Des Souvenirs qui en disent mille fois plus que tout manuel d’Histoire sur les différents aspects de la vie en Hongrie en ces années vingt (société, politique, littérature, diplomatie). Une Hongrie encore profondément marquée par un régime quasi féodal et qui se verra emportée vingt ans plus tard par le tsounami de celui guère plus fréquentable des Démocraties (dites) populaires, en attendant les réformes des années soixante et l’ouverture de 1989 (qu’Aurélien Sauvageot, qui nous a quittés en décembre 1988, aura loupé de justesse. Dommage!).       
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(1): auteur entre autres des fameux „Poèmes de la souris verte”
(2): Que le vent vous emporte, Vous étiez trop légers,  Vos jours sont comptés, Phébus (Paris)
(3): parmi les jeunes normaliens ayant récemment  enseigné à l’ELTE: Alice Zeniter, auteur du célèbre „Sombre dimanche” , l’un de nos best sellers. 
(4): Souvenirs de ma vie hongroise, Magyarországi életutam.
(5): Touranien: qui appartient à un groupe de peuples vivant en Asie centrale, apparentés aux (proto) Turcs. 
(6): kisebb városi palota, és nem szálloda !

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