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Initialement composé pour solistes, choeur et piano, le Stabat Mater de Dvořák fut créé à Prague - dans sa version orchestrale - en 1880. Sa composition est étroitement liée à un drame familial: la perte coup sur coup de trois de ses enfants (1). Il s’agit là de sa première oeuvre sacrée, qui contribua à le faire connaître sur la scène internationale (2).  Dvořák avait alors 39 ans. On peut effectivement parler d’un coup de maître, sans nul doute l’un des sommets du genre. A notre sens supérieur au Requiem qu’il allait composer treize ans plus tard... Une oeuvre empreinte d’une grande émotion, et l’on comprendra qu’il y a de quoi. „Confiée plus aux voix qu'à l'orchestre, mais jaillissante et spontanée même dans l'affliction, une oeuvre atteignant ainsi une grandeur universelle.”(3)

 

 

Pour cette production donnée dans le merveilleux cadre de l’Académie de Musique (qui, par son intimité, sied idéalement à l’oeuvre), des solistes, un choeur et un orchestre hongrois (à l’exception du ténor tchèque, remplaçant de dernière minute), le tout placé sous la baguette de l’Italien Carlo Montanaro (4).

D’entrée, Dvořák fait débuter son oeuvre par des notes parmi les plus émouvantes jamais entendues. Après une longue, longue et lente introduction de l’orchestre (andante)sur lequel vient progressivement se greffer le choeur, „discrètement, comme un murmure qui va lentement s’amplifier” (Guy Erismann), intervient le ténor dans un véritable cri de détresse, mais un cri étouffé. Un passage particulièrement délicat et difficile à rendre qui exige du soliste une parfaite maîtrise: exprimer toute la douleur ressentie, avec force, mais aussi avec pudeur, sans donner dans un dramatisme excessif. Ce qui n’est pas évident. Entrée du ténor que suivront progressivement et successivement les voix de la soprano, de la basse, puis de l’alto (ou mezzo-soprano)  pour se fondre avec le choeur dans un climat de profonde tristesse, mais aussi d’apaisement. Cette première partie „Stabat mater dolorosa” occupe une place importante, par sa longueur et son intensité, sur les dix que contient l’oeuvre. S’y révèle d’emblée tout le génie du compositeur. Sur l’ensemble, Dvořák nous offre avec ce Stabat Mater une oeuvre admirablement équilibrée, sans aucun temps mort, où alternent de façon heureuse choeur et solis, passages empreints d’un élan dramatique ou au contraire de résignation et d’apaisement. Accompagnés par un orchestre relativement discret, qui n’est là que pour souligner et exprimer davantage encore la douleur des intervenants. Le tout se ponctuant dans un climat de calme et de sérénité. Une oeuvre de forte intensité qui ne saurait laisser l’auditeur indifférent. Mais qui exige des interprètes de haut niveau et parfaitement rodés.           

Page titre de la partition revêtue des signatures de Dvořák et des musiciens

suite à un concert donné en Angleterre (1884)

 

Ayant par le passé entendu à plusieurs reprises cette oeuvre, soit en concert, soit par l’enregistrement, dans des interprétations généralement de qualité, nous attendions beaucoup de cette soirée, non - que l’on nous pardonne..- sans une légère pointe d’appréhension (5)

Spécialisé dans l’opéra (6), le chef italien Carlo Montanaro n’est pas un inconnu du public hongrois, devant lequel il s’était déjà produit par le passé dans un autre Stabat Mater, celui de Rossini. Une influence de l’opéra qui s’est fait sentir dès les premières mesures et ce, tout au long de l’éxécution. Une interprétation dramatique et spectaculaire, diamétralement opposée à la conception que nous nous faisions de ce Stabat Mater. Tranchant également sur les interprétations que nous en avions entendues par le passé. Dvořák n’est ni Berlioz, ni Verdi. Un orchestre très „présent”, notamment du côté des cuivres et timbales. Tout le contraire de cette „discrétion” que nous évoquions - peut-être un peu vite - plus haut. Même remarque pour le choeur, notamment chez les femmes. Avec cet inconvénient majeur que, dans certains passages, orchestre et choeur  couvraient les voix des solistes. Notamment lors de l’entrée du ténor au début de l’oeuvre. Mais c’est une conception. Et, après tout, pourquoi ne pas la respecter, une fois l’effet de surprise passé ? Car, force est de reconnaître que - pour peu que l’on en ait pris le parti - l’oeuvre fut interprétée avec brio. Menée par un chef aux gestes à la fois sobres, précis et expressifs, suivi au quart de tour par ses musiciens.

A noter un excellent quatuor de solistes. Avec peut-être une mention spéciale pour la mezzo-soprano Szilvia Vörös. Un excellent ténor également, d’autant plus méritoire qu’il fut appelé à remplacer au pied levé son collègue hongrois souffrant: le TchèqueAleš Briscein. Beau timbre agréable, mais une voix peut-être trop mince face au rouleau-compresseur de l’orchestre. C’est ainsi que nous l’avons à peine entendu dans ce cri d’entrée par lequel débute l’oeuvre. Mais qui nous a, par contre, séduits dans sa partie solo („Fac me vere tecum”, 6ème partie).  

Pour résumer notre impression générale: une éxécution brillante, voire impressionnante à vous donner des frissons, mais où aura manqué ce recueillement, cette retenue qu’appelle le sujet. Interprétation qui eût sans nul doute mieux convenu à une oeuvre plus extérieure, tel, par exemple, le Requiem de Verdi. 

Un concert qui, comme l’on pouvait s’y attendre, fut ponctué par une ovation du public. Car, en musique comme en toute chose, le spectaculaire est toujours payant. Mais ne jetons pas si vite la pierre au chef et à ses musiciens. Nous avons malgré tout passé une belle soirée. Á une jeune pianiste (la Française Marie Bigot) qui était un jour montée chez lui jouer l’une de ses sonates, Beethoven déclara: ”Ce n’est pas ainsi que je l’avais pensée, mais elle me plaît aussi dans la façon dont vous l’avez jouée”. Nous serions presque tentés de reprendre la remarque à notre compte.

 

PW – 22 février 2018

(1): tout comme Mozart, Dvořák, éconduit par une élève dont il était tombé amoureux, épousa sa soeur. De leur union naquirent neuf enfants.

(2): trois ans après sa création pragoise, Dvořák fut invité à diriger son  Stabat Mater à Londres où il obtint un retentissant succès.  Oeuvre qu’il allait venir diriger quatre années plus tard à Budapest (avril 1888).

(3): Claire Delamarche, „Guide de la Musique sacrée et chorale profane”.

(4): Zita Váradi (soprano), Szilvia Vörös (mezzo-soprano), Aleš Briscein (ténor), István Kovács (basse), Choeur national  hongrois, Orchestre de la Philharmonie nationale. Révélé par Zubin Mehta, Carlo Montanaro dirige aujourd’hui l’Opéra de Varsovie (Wielki Teatr).

 (5): signalons l’excellent enregistrement réalisé en 1964  par la Philharmonie tchèque sous la direction de Vácav Smetáček (Supraphon). Une référence pratiquement inégalée.

(6): il a notamment dirigé le Barbier de Séville à l’Opéra Bastille.

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