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Cela faisait 35 ans que Porgy and Bess n’avait plus été produit à Budapest. Et pourtant, avec un grand succès: près de 150 représentations au début des années quatre-vingts. La raison de ce silence: peu avant sa mort en 1983, Ira Gershwin, frère cadet du compositeur, co-auteur du livret, avait exigé que l’oeuvre fût exculsivement donnée par une équipe issue de la communauté afro-américaine noire (all black cast), milieu où se déroule l’action. Ce qui en limitait considérablement les possibiltés de représentation. Obstacle qui, suite à de pénibles et âpres négociations sur lesquelles nous ne reviendrons pas, put finalement être en partie contourné. Peu importe. Le résultat est là. L’oeuvre de Gershwin est bel et bien de retour, interprétée par une équipe locale de chanteurs hongrois. Ce dont nous ne pourrons que nous féliciter.

Souvent considéré à tort comme une comédie musicale, Porgy and Bess est bel et bien un opéra à part entière, du moins telle était l’intention de son compositeur. C’est en 1935 qu’il fut créé à Boston, pour faire ensuite l’objet de maintes reprises de par le monde (sa première en Europe remontant à 1945).

L’action, reprise d’une pièce à succès, en est particulèrement mouvementée. Elle se situe dans un faubourg noir – quartier de taudis en bord de mer - de Charleston en Caroline du Sud. Handicapé, Porgy est amoureux de Bess, maîtresse du brutal Crown, qui vient de commettre un crime. Malgré les sollicitations insistantes du peu scrupuleux dealer Sportin’Life qui veut l’emmener à New York, Bess vient se réfugier dans un premier temps chez Porgy. Pour se voir finalement ramenée de force chez son amant Crown qui la maltraite au point que sa vie est en danger. Retournée chez Porgy qui la soigne, Bess se voit contrainte de le quitter à nouveau, celui-ci, après avoir poignardé Crown venu la rechercher, se trouvant emprisonné. Désemparée, Bess n’a d’autre choix que de suivre Sportin’Life à New York où, une fois libéré, Porgy tentera désespérément d’aller la retrouver. Une action dense et riche en péripéties, de plus impliquant un grand nombre de personnages.

Paradoxalement, c’est le succès de certains de ses airs (Summertime!) qui nuisit à l’oeuvre, la reléguant injustement dans le genre du music-hall. Oeuvre dans laquelle Gershwin nous offre une partition hybride où il a tenté d’associer musique de jazz et style classique. „Une partition pleine de couleur et d’exubérance mélodiques, d’un lyrisme sans excès, humoristique à l’occasion, d’une expressivité violente ou sarcastique” (François-René Tranchefort). Avant d’obtenir un franc succès auprès du public américain, l’oeuvre de Gershwin fut dans un premier temps accueillie par de sérieuses critiques. Certains lui reprochant son côté patchwork, mélange de styles variés (classique, jazz, blues, negro spiritual) sans pour autant en réussir la fusion. Jugement pour le moins sévère. Quoi qu’il en soit, Gershwin nous offre là une belle partition, enlevée et baignée d’une forte intensité dramatique.     

A priori, un opéra pas évident à produire. Qu’en fut-il donc?

La mise-en-scène, tout d’abord, due à András Almási-Tóth. Celui-ci s’en est expliqué. L’opéra étant ici confié à une équipe hongroise, l’action en a été transférée en Europe ou quelque part en Amérique, sans précision de lieu. Le bidonville est ici remplacé par un hangar où tout ce beau monde se côtoie, lieu de refuge provisoire, entassés sur des matelas. Ce faisant, le metteur-en-scène a voulu rapprocher l’oeuvre du public contemporain dans l’espace et dans le temps, en faire mieux ressentir la portée. Ce qui, somme toute, n’a a priori rien de trop choquant plus de huit décennies apès sa création.

        

Décor simple, aéré, spatieux. Qui permet aux chanteurs d’évoluer sans entrave. Des chanteurs au nombre de quatorze, intervenant presque tous à quasi égalité, sans véritable rôle secondaire. Notre impression générale: mitigée. Non quant à la qualité du chant en soi, quasiment irrépochable. Mais, on a beau faire, Gershwin a écrit une musique adaptée au milieu de la communauté noire américaine. Si chanteurs et choeur se sont pleinement engagés pour nous servir le meilleur d’eux-mêmes, il n’en demeure pas moins que dans certains passages, notamment les negro spirituals, nous n’y étions pas vraiment. Même remarque pour la gestuelle des choristes cherchant par un léger balancement du corps à imiter le swing, mais de façon quelque peu artificielle, comme forcée, et par trop timide. Pour en revenir aux chanteurs, une mention spéciale revient, outre les tenants des rôles-titres (Gabriella Létay Kiss en Bess et Marcell Bakonyi en Porgy) à Andrea Meláth dans le rôle de Maria, pour le coup totalement convaincante.  

Une autre mention revient aux danseuses et danseurs qui nous auront servi ce soir une remarquable prestation, par moments acrobatique, un  peu „à la West Side Story”. Mais c’est ici peut-être à l’orchestre que revient en définitive la palme. D’un bout à l’autre pleinement engagé, extraverti, nous offrant un jeu franc et clair. Et apparemment parfaitement à l’aise dans la musique de jazz. Il faut dire que Gershwin lui a fait là un beau cadeau avec une partition vivante, riche, colorée et variée sans aucun temps mort.

Porgyest un black opera, destiné à l’origine à être chanté par une troupe noire. Et reconnaissons qu’Ira Gershwin n’avait pas tout-à-fait tort. Mais reconnaissons aussi aux responsables de cette production le mérite - et le courage - de nous avoir de la sorte permis de revivre une oeuvre si touchante. Parviendront-ils à renouveler le succès des années quatre-vingts sur cette même scène? La suite nous le dira.

PW – 28 janvier 2018

Crédit photos: Opéra d’État Hongrois (Péter Rákossy, Attila Nagy)

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