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A honlapunkon bemutatott könyvre elemző kritika érkezett Franciaországból. 

Egy nyugdíjas országos tanfelügyelő írta. Nemrégen kezdte el a magyar nyelv tanulását, éppen egy irodalmi mű hatására, méghozzá Szentkuthy Miklós Prae francia fordításával ismerkedve. 2017-2018-ban diplomát szerzett magyar nyelv és civilizációs tanulmányokból az Inalco Intézetben. Küzd nyelvünkkel, de az irodalom szeretete lendíti. Kányádi András egyetemi  docens közvetítésével vette kézbe a fenti kötetet, amelynek francia nyelvű fejezetei segítették munkáját. Elismerően ír a könyv tanulmányairól, amelyek jeles költőink egy-egy híres versét mutatják be. (Forrás: Egy franciatanár számvetése) A francia szerző nagyra tartja a magyar költészet formai és gondolati értékeit.

 

Jean-Marie BRANCA

La traduction poétique: quelle méthode, quelle finalité

Sz. Tóth Gyula : Egy franciatanár irodalmi kalandjai, (Találkozásaim szép magyar versekkel franciául ) 252 p. Savaria University Press Szombathely. 2015. (Kapcsolódó cikkünk: Újévi játék könyvnyereménnyel)

 

Paris, juillet 2021

L'ouvrage de Gyula Sz. Tóth : Egy franciatanár irodalmi kalandjai, Találkosaim szép magyar versekkel franciául (Les aventures littéraires d’un professeur de français, Mes rencontres avec de beaux poèmes hongrois en français) s’attache à justifier le choix de poèmes et de leurs traductions françaises dans le cursus d'enseignement du français, et à étudier les procédés poétiques de la langue française employés par chaque traducteur pour rendre la beauté du poème hongrois. L'auteur montre également combien les choix du traducteur influencent la compréhension de l’œuvre du poète, et font apparaître son orientation esthétique.

Ces poèmes sont des poèmes de grands poètes hongrois des XIXe et XXe siècles, réunis par  Balázs Fűzfa, dans la  série « Les douze plus beaux poèmes hongrois » : 1. Petőfi Sándor: Szeptember végén Fin septembre, 2. Pilinszky János: Apokrif Apocryphe,   3. Arany János: Szondi két apródja — Les deux pages de Szondi, 4. Babits Mihály: Esti kérdés Question du soir, 5. Radnóti Miklós: Levél a hitveshezLettre à sa femme,  6. Kosztolányi Dezső: Hajnali részegségVertige matinal, 7. Nagy László: Ki viszi át a SzerelmetQui portera l’amour?, 8. Ady Endre: Kocsi-út az éjszakábanLe Chariot nocturne, 9.Berzsenyi Dániel: A közelítő tél L’Approche de l’hiver, 10. Vörösmarty Mihály: A vén cigányLe Vieux Tzigane, 11. József Attila: Eszmélet — Éveil, 12. Weöres Sándor: Valse tristeValse triste.

Ce travail aborde en particulier la mise en cause de l’image réductrice associée à certains poètes, comme Sándor Petőfi, non seulement poète de la liberté hongroise du milieu du XIXe siècle, mais surtout immense poète lyrique, comme on le voit dans le poème Szeptember végén Fin septembre.  De même Attila József est souvent réduit au rôle de « poète prolétaire », alors que la force et la sensibilité de sa poésie le mettent au rang des plus grands.

Le livre comprend trois parties : la première présente la genèse, les modalités et les objectifs du travail sur la traduction littéraire mené par l'auteur au cours de sa carrière, la seconde partie est le cœur du livre : elle expose les analyses des traductions en français d'une dizaine des poèmes hongrois tirés de la liste, enfin la troisième partie est une sorte de codicille qui aborde quelques points utiles pour la compréhension de l'évolution de la poésie hongroise pendant la période évoquée.

Gyula Sz. Tóth fait d’abord le bilan du chemin suivi depuis ses études dans les années 1960. Devenu professeur, il recourt à des poèmes, présentés en hongrois et français, ce qui lui permet d’articuler dans son enseignement, lecture, compréhension, et connaissance de la littérature et de la culture, en particulier en proposant à ses élèves d’expérimenter la traduction poétique. La deuxième partie, intitulée Versrol Versre - Du poème au poème comprend les articles qu’il a consacrés, entre 2005 et 2015, à l’analyse des poèmes rassemblés dans la série « Les douze plus beaux poèmes hongrois » citée plus haut. Il y analyse les difficultés de transposition rencontrées par les traducteurs, met à jour dans les traductions les éléments linguistiques et culturels sous-jacents et rappelle sans insister quelques points de la théorie de la traduction.

Nous examinerons les poèmes de Mihály Babits, László Nagy, Endre Ady et Attila József.

Eugène Guillevic et Jean Rousselot ont traduit ensemble Esti kérdés - Question du soir de Mihály Babits. Leur traduction est presque une création : ils ne se contentent pas de restituer le contenu du poème, mais par les moyens prosodiques, rythmiques, lexicaux qu’ils ont retenus, ils parviennent à évoquer le texte d’origine. Le poème français comporte quarante-neuf alexandrins, alors que le poème hongrois compte cinquante-trois vers de cinq ïambes. La composition structurelle est également modifiée : la première partie comprend huit vers, qui indiquent le lieu et le temps de la méditation. Il s’agit de la protase de cette longue période qu’est le poème. Au vers 9 le début de l’apodose apparaît plus tôt qu’en hongrois (vers 13), et fait ressortir l’élargissement spatial et temporel de l'expérience du poète. Elle se conclut à partir du vers 35 par une série d'interrogations rendant sensible l'émotion qui l’étreint. L'usage, absent en hongrois, des majuscules au début des vers selon les règles de la prosodie française soutient la tension qui sourd du poème.

La traduction par « ton œil vagabonde » de « bámészan vigyázd » (tu surveilles d'un air ahuri) évoque la thématique du voyageur (vándor), parcourant le monde avec curiosité. La traduction française suit un mouvement qui n'est pas dans l'original : en effet la première personne se manifeste au vers 35 : « à quoi bon ces beautés, à quoi bon ce que j'aime ? » et renforce l'idée que le poète n'interroge pas seulement le sens de l'existence, comme le dit Ágnes Nemes Nagy, mais qu'il habite et sillonne l'univers. Aussi la portée de l'approche ontologique de Question du soir prend plus d’ampleur dans la version française : de « poème de la conscience » dans la ferveur de l’observation des choses, il devient « poème de la connaissance » sous l'influence de Bergson : le poème semble se tourner intuitivement vers la réalité mouvante, et la vision de la « durée » lui permet de s'insérer dans le flux temporel et de rencontrer l'élan vital.

Pour Ki viszi át Szerelmet – Qui portera l'Amour ? de László Nagy, Gyula Sz. Tóth compare les deux traductions en français qui existent, celle d’Eugène Guillevic et celle de György Timár. Les choix des deux traducteurs sont différents : le premier, Eugène Guillevic, utilise une prosodie assez libre, avec des vers de huit à treize syllabes, même si sur les 14 vers du poème l'octosyllabe apparaît à neuf reprises comme vers entier, et correspond parfois à un hémistiche dans les autres vers. Il n'y a pas de régularité de la rime. Le second, György Timár, reste, quant à lui, dans une structure très proche de celle de László Nagy, et traduit en octosyllabes à rimes plates.

Ki viszi át Szerelmet est composé de six phrases interrogatives, suivies de deux exclamatives. Eugène Guillevic transforme l'ensemble en phrases interrogatives, György Timár garde cinq phrases interrogatives et transforme les deux exclamations en une exclamation suivie par une interrogation finale : Ki rettenti a keselyűt !Mais qui chassera les vautours ! (Mot à mot : Qui fera peur au vautour !) et S ki viszi át fogában tartva /a Szerelmet a túlsó partra!Qui portera sur l'autre rive L'Amour qu'il tient entre ses dents ? Mais la différence chez les deux traducteurs est pour l'essentiel dans le traitement des images : ainsi « tücsök hegedü » est traduit par la structure possessive « violon du grillon » chez Eugène Guillevic, et par « archets de grillons » chez György Timár, créant par là une image inattendue. De même à la « cathédrale des injures », répond chez György Timár « la cathédrale des blasphèmes », qui associée à « sa foi blême », produit un sentiment de révolte plus vif.

Eugène Guillevic évite la première personne et emploie un rythme mélodique de poésie populaire, par l’alternance de vers de longueur différente. La traduction de György Timár est plus dense ; elle utilise le même nombre de syllabes que le vers original et fait de même pour les rimes. Mais il insère la première personne du singulier dès le premier vers : « si je meurs », dans l'explosion brutale de trois monosyllabes, et introduit ainsi la thématique de la question de l'être et de la relation au monde.

Le poème de László Nagy est en quelque sorte un art poétique qui exprime idées et pensées par des moyens formels. László Nagy recourt à des associations d'images où se déploient imagination et visions. Ainsi l’image rapproche flamme, givre et branche chez Guillevic dans le vers 3 : Lángot ki lehel deres ágra? – Qui soufflera du feu sur les branches frappées de givre ? et dans le vers 4 chez György Timár : Ki feszül föl a szivárványra? – Qui, sur l’arc-en ciel crucifié/Enflammera l’arbre gelé ? Mais rêve et réalité ne s’opposent pas, car le rêve et l’imagination ne débouchent pas sur l’irréel. Chez György Timár, le premier vers crée une relation entre le « moi » poétique et le monde avec le syntagme « je meurs - meghalok ». Les images du questionnement du narrateur débouchent sur l'accomplissement de l'homme d'action par la beauté, la foi, la rébellion : Lágy hantú mezővé a szikla- / csípőket ki öleli sírva? / Ki becéz falban megeredt / hajakat, verőereket? -- Qui transformera en pleurant / Les hanches-rocs en tendres champs ? / Cheveux, qui vous caressera, / Ruisseaux de sang dans les parois ?

Il faut remarquer que le titre retenu par György Timár : « Qui fera passer ? » efface l'objet exprimé en hongrois (l’Amour), pour éviter le sens restreint que prendrait le mot amour dans ce cas. Or le sens ici est plus général, c'est l'amour qui mène le monde. Et c'est pourquoi, si le premier point d’exclamation est conservé comme un appel à l'action (Mais qui chassera les vautours !), le second devient point d'interrogation parce qu'il implique la responsabilité de l'action : S ki viszi át fogában tartva / a Szerelmet a túlsó partra! -- Et qui fera entre ses crocs / Passer l’Amour d’un bord à l’autre? Ce qui renvoie aussi à l'arrière-plan hongrois, au nouveau rivage attendu des années 50, et à la bravoure dont ont fait preuve les Hongrois. L'Amour est alors la condensation de la beauté, de la raison, de la liberté, qu’implique la lutte pour l’existence.

Les traductions d'Endre Ady : Kocsi-út az éjszakábanLe Chariot nocturne sont d’Yves Bonnefoy et de György Timár. Chez Endre Ady, l'image de la femme aimée est au-delà de la réalité, et son approche poétique privilégie la condensation de son moi, de son existence et du monde. Gyula Sz. Tóth rappelle qu'Aurélien Sauvageot, qui découvre la poésie d'Endre Ady par le recueil Poèmes neufs est fasciné par sa modernité, la dynamique du texte, la simplicité et la force d'images étranges. Cependant ses traductions restent trop près du mot à mot et le titre littéral de Promenade en voiture dans la nuit pour le poème qui nous concerne ne rend pas compte de l'atmosphère et du sens du poème.

Les deux traductions proposées ont évité cet écueil. Elles emploient des vers décasyllabiques, mais ne suivent pas le rythme embrassé d'Endre Ady : quatrain composé de deux vers de neuf syllabes, encadrés par deux vers de sept syllabes. Mais si György Timár conserve des rimes embrassées, Yves Bonnefoy ne conserve que la rime du premier et quatrième vers afin de conserver la mélodie du poème. La disparition de la majuscule de lune (Hold) et l’ambiguïté pour Tout (Egesz) en raison de sa position syntaxique atténuent l'impression d'apocalypse. Cependant la reprise du déterminant Tout par Yves Bonnefoy renforce cette impression. Les choix linguistiques sont assez proches dans les deux traductions. Notons cependant que la formule « m'emporte en sa course » et non « file avec moi – fut velem » semble indiquer que le poète n'est pas maître de lui ni de son destin. D’ailleurs l’ambiguïté de méchant et mauvais, pour parler du chariot, souligne l'acharnement du destin, ce qu'accroissent les cris sourds dans le silence.

Ce poème est une tragédie, l'expression artistique d'un anéantissement personnel dans l'écroulement d'un monde. Et les deux traductions, par leur beauté et leur puissance, laissent percevoir au lecteur le génie d 'Endre Ady.

Enfin en ce qui concerne le poème Eszmélet – Eveil d'Attila József qui date de 1934, trois ans avant sa mort, on peut noter que la splendeur du poème hongrois est fort bien rendue par la beauté de la traduction de György Timár. Gyula Sz. Tóth rappelle quelques moments importants de l’introduction d’Attila József en France, depuis le recueil de 1955, édité par László Gara, en passant par le recueil bilingue publié par György Timár, en 1998, par l’imposant Aimez-moi, établi en 2005 par György Kassai et Jean-Pierre Sicre, à l'occasion du centenaire de la naissance du poète, jusqu’à la traduction du recueil Cœur pur publié en 2010 par Guillaume Métayer. Ce dernier évoque dans sa préface les composantes de la poésie d'Attila József : l'enfance, l'adolescence, la richesse de la pauvreté, la beauté de la misère, l'ouverture au monde, et un style intimiste qui tire du quotidien des images sublimes.

On retrouve ces éléments dans la traduction de György Timár, loin de la canonisation post mortem que les communistes hongrois ont fait de lui après sa mort. Elle conserve la structure du poème d'origine : 12 strophes de huit octosyllabes en rimes alternées, qui déroule une vaste symphonie qui va de l'aube à la nuit, de la conscience du monde au moi « lyrique » que le traducteur souligne par le dernier mot du poème : je médite pour le terme hallgatok : je suis silencieux, car c’est en son for intérieur que le poète vit cet éveil. Dès la deuxième strophe, la description de la situation prend de l'ampleur, le regard sur le monde et soi-même s'étend. Le champ de vision est surplombant : du fond du soir, on passe à du fond de mes rêves, entre extérieur et intérieur. L'observation du monde débouche sur une sensation de désespoir, et dans la version française l'intensification du tourment s’accroît, et les termes indiquant la lumière disparaissent. 

 D’un point de vue herméneutique, la traduction française d’un côté implique le poète et son lecteur dans un double rôle, les activités évoquées renvoyant à l'être humain comme être voué à interpréter, de l’autre elle permet au lecteur dans sa démarche d’interprétation du poème de saisir le sens des événements de sa propre existence. Le poème dévoile la dure réalité des expériences d''Attila József, et les éléments concrets qui fondent sa philosophie de la vie. La traduction française aide à voir dans cette philosophie de la nature ce « retour aux choses » dont parle Husserl en exergue de la présentation. Attila József agrandit le cadre de l'être, brise les limites de l’existence, cherche ce qui permettrait de relier vie et mort. Et la lecture d'Eveil aboutit à « une sorte d'expérience d'événement », qui se développe dans la conscience du lecteur. Le rythme du poème rappelle celui du Testament de Villon.

La troisième partie de l'ouvrage donne quelques courts textes sur deux points essentiels dans la littérature hongroise de cette période, d’une part sur le plan thématique l’idée de nation, illustrée ici en particulier par le poème de Mihály Vörösmarty, Exhortation (Szozat), poème de l'exaltation de la conscience nationale (..Ô Hongrois demeure fidèle /  À ta chère patrie...  ), d’autre part sur le plan formel le symbolisme, envisagé moins comme un mouvement littéraire cohérent  que comme un esprit associant de façon nouvelle fond et forme, sensibilité et style, images métaphoriques et expressivité sonore du vers, que Gyula Sz.Tóth aborde à partir de Correspondances de Baudelaire et de la traduction de Lőrinc Szabó : Kapcsolatok, ainsi que du poème Art poétique de Verlaine, traduit par Dezső Kosztolányi : Költészettan.

L'ouvrage de Gyula Sz.Tóth est le témoignage convaincant du parcours professionnel d'un enseignant de français et de littérature. Son projet à partir de « Les douze plus beaux poèmes hongrois » aidera efficacement les étudiants à comprendre ce qu'est la tâche du traducteur.

On voit  à partir des exemples cités ci-dessus combien les analyses des traductions des poèmes par Gyula Sz.Tóth sont un vrai travail d'atelier qui aborde la prosodie, les outils linguistiques, les images, les thèmes, mais qui est également attentif au fait qu'une traduction littéraire, si elle confronte deux environnements culturels en les « décentrant » l'un par rapport à l'autre, cherche avant tout à produire un texte autonome, digne d'appartenir à la production poétique française, tout en permettant aussi d'« entendre » dans tous les sens du terme ce que disait le texte d'origine. Car les traductions analysées par Gyula Sz.Tóth se situent dans l'approche défendue également par Henri Meschonnic. Pour lui, la traduction poétique est une création, mais qui implique de conserver rythme, rimes, système des images et structure phonétique du texte original. Pour reprendre une idée de Léon Robel, c’est la structure profonde phonosémantique du poème hongrois en français que les poètes-traducteurs du livre de Gyula Sz.Tóth essaient de reproduire dans leurs traductions poétiques, permettant ainsi de percevoir dans leur puissance et leur diversité le génie poétique de quelques-uns des grands poètes hongrois des XIXe et XXe siècles.

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