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Egy francia Magyarországon - Pierre Waline blogja

Francia születésű, nyugdijas vagyok, Pesten élek. Szeretek itt élni, szeretem Magyarrszágot, a nyelvet, a kultúrát, de jó néha hazamenni Párizsba is. Szeretem a klasszikus zenét. Fontos számomra a kommunikáció, meg a harc az intolerancia és a rasszizmus ellen.

Bof....
Déteste par dessus tout l'intolérance, le nationalisme et le racisme, encore trop répandus...
Mindenek elött a nacionálzmus, az intolerancia és a racizmus ellen szeretnék küzdeni, amelyek sajnos tul gyakori jelenségek a mai világban...

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Plus qu´une habitude, c´est devenu un rite: depuis 2018 se tient chaque année à Budapest en ce premier dimanche de mars une journée de concerts entièrement dédiée à Mozart. L´initiateur et organisateur de la manifestation: le chef hongrois András Keller et son ensemble, Concerto Budapest. Pour cette quatrième édition, quatre concerts étaient inscrits au programme, qui se sont tenus dans la grande salle de l´Académie de musique (Zeneakadémia). Sans public, retransmis en direct sur les réseaux. Et en prime, un choix de pièces pour piano enregistrées „hors les murs”.

Journée nous offrant un programme varié associant piano et musique de chambre, concertos et symphonies. Avec en bis une surprise: une oeuvre inédite du compositeur de Salzbourg, récemment découverte, Allegro en ré mineur. Oeuvres interprétées, outre András Keller et son ensemble, par le chef Gábor Takács-Nagy, ainsi que des jeunes pianistes établis en Hongrie ou à l´étranger, la Canadienne Angela Hewitt et le pianiste américain Malcolm Bilson. Tous hôtes réguliers de la formation.

En concert d´ouverture, le quatuor à cordes K421 et le quatuor avec piano K478. Pour la suite, deux concertos pour piano: le 23ème en la majeur et le 20ème en ré mineur et deux symphonies: la 34ème en ut majeur et la 39ème en mi bémol majeur, ainsi qu´une ouverture (La Clémence de Titus). Nous étaient également proposés des extraits de trois sonates pour piano. Le tout complété de Cinq contredanses K609, de la Petite musique de nuit et d´une transcription à deux pianos du Quintette K617 pour harmonica, flûte, hautbois, alto et violoncelle (1791). Un programme varié, comme l´on voit. Peut-être un peu trop dispersé et faisant impasse sur le chant et autres oeuvres majeures. Mais ne jugeons pas trop vite. Présenter Mozart sur quatre concerts relève de la gageure. Ne boudons donc pas notre plaisir et soyons reconnaissants au chef hongrois de nous avoir offert cette nouvelle occasion d´entendre une musique toujours écoutée avec plaisir.

Tout d´abord, en introduction, quelques mots du chef Gábor Takács-Nagy. Qui, en cette période de pandémie, nous présente la musique de Mozart comme un sorte de „remède spirituel”, remontant, baume pour l´âme. Musique imprégnée de cet amour si présent chez Mozart et qui nous fait l´aimer.

Pour ouvrir la journée, les quatuors K421 et K478. Par les membres du quatuor Keller (le chef étant également violoniste) avec la pianiste canadienne Angela Hewitt dans le K478. Le K421 est le deuxième d´une série de six quatuors dédiés à Joseph Haydn. D´après Constance, il aurait été écrit en une nuit, „interrompant son travail à tout moment pour soigner et encourager son épouse qui allait mettre au monde leur premier fils.” (Brigitte Massin). Écrite dans la tonalité de ré mineur, l´oeuvre débute sur des accents, sinon franchement tragiques, du moins empreints d´une touche de tristesse et de mélancolie. „Mozart choisit la tonalité de ré mineur qui pour lui représentera toujours celle de la confession douloureuse faite à voix basse. L’œuvre, courte et dense, est empreinte d’un désespoir complet, où même les tâches de lumières {allusion au trio du menuet} ne semblent être présentes que pour rendre plus intense la tristesse ambiante.” (Laurent Mazliak). A noter qu´avec Haydn, Mozart - qui en composa non moins de 23... - fut le premier à mettre dans le quatuor les quatre instruments sur un total pied d´égalité. Composé un peu plus de deux années plus tard, le K478 a été également écrit dans une tonalité mineure (sol mineur). Ici, Mozart innove en associant piano et trio à cordes, sorte de compromis entre le concerto et le quatuor. A notre connaissance, seul Schobert - que Mozart avait étudié dans son enfance - avait auparavant composé des quatuors pour clavecin et cordes. Réputés difficiles, les deux quatuors, écrits sur commande (un troisième était prévu), furent un échec. Aussi Mozart dut-il renoncer à écrire dans ce genre (qui sera plus tard repris entre autres par Brahms, Schumann et Dvořák). Et pourtant, nous avons là deux de ses oeuvres parmi les plus appréciées aujourd´hui...

Alors ? Un quatuor merveilleusement interprété. En douceur, comme pour en atténuer le côté tragique, dans une fort belle sonorité servie par une prise de son idéale (très proche des instruments). A l´opposé, la pianiste canadienne nous a servi une interprétation énergique, extravertie du K478. Suivie à la lettre par des cordes pleinement engagées. Ce qui, somme toute, convenait à l´esprit de l´oeuvre. Ici aussi, le tout servi par une belle prise de son équilibrée.

Pour la suite était programmée l´ouverture de Titus, suivie du concerto K488 et de la symphonie K338. Sous la direction de Gábor Takács-Nagy. Au départ violoniste, le chef avait été jadis membre du quatuor Takács (1979-1993). Se produisant régulièrement avec la formation d´Iván Fischer, il fait aujourd´hui partie des chefs les plus en vue du pays. Formée entre autres à l´Académie Barenboim-Saïd de Berlin, la jeune pianiste Ivett Gyöngyösi (27 ans) est titulaire de deux premiers prix (concours Chopin et Cziffra). Composée en septembre 1791, La Clémence de Titus fut l´une des toutes dernières oeuvres de Mozart, écrite à l´occasion du couronnement de Léoplod II à Prague. Une oeuvre, sinon méconnue, du moins parfois traitée avec une certaine – et stupide – condescendance. Bien injustement, car elle recèle nombre de merveilleux passages. Écrit à la même époque que les quatuors avec piano, le concerto en la majeur (23ème), également contemporain des Noces de Figaro, est surtout apprécié pour son merveilleux adagio qui n´est pas sans rappeler le célèbre andante du 21ème. De la 34ème symphonie en ut, disons seulement qu´ècrite pour ses amis musiciens de Manheim et Munich, elle relève encore de la période salzbourgeoise. Empreinte de fraîcheur, elle renferme au passage quelques thèmes de danses. Un programme conçu pour présenter sur une heure un échantillon des trois périodes du compositeur. C´est le concerto en la qui aura essentiellement retenu notre attention. Une jeune pianiste, Ivett Gyöngyösi parfaitement à son aise, rendant sa partition avec finesse et fraîcheur. Tant par son physique que par son jeu et son assurance, elle rappelle un peu Hélène Grimaud à ses débuts. Accompagnée, soutenue par un orchestre sonnant merveilleusement, dirigé par un chef aux gestes amples, vifs, mais précis.

Suivait, non un concert, mais une sorte de multiplex préenregistré par des pianistes hongrois établis en divers points d´Europe et Malcolm Bilson à New York. Extraits de sonates, K332 par Klára Würtz à Amsterdam et K331 (Marche turque) par Adrienne Krausz à Bâle. Interprétations sans grand relief qui n´ont pas pleinement répondu à nos attentes. Une belle prestation, par contre, de Malcolm Bilson (85 ans!) depuis New York où il nous a servi une belle interprétation de la sonate K333 (1er mvt) sur la copie d´un piano d´époque. Mais ce qui était surtout à retenir: une transcription pour deux pianos interprétée depuis Salzbourg par Imre Rohmann et Tünde Kurucz, du quintette pour harmonica et divers instruments composé en 1791 (sa dernière oeuvre de musique de chambre). Transcription, due à la jeune pianiste, fort réussie, qui rappelle un peu la Fantaisie en ré mineur.

Avant de retourner - virtuellement - dans la grande salle de l´Académie de musique où nous étions attendus dans la soirée pour un concert de clôture. Cinq contredanses K 609, le 20ème concerto en ré mineur et la 39ème symphonie en mi bémol majeur. L’orchestre étant cette fois placé sous la baguette de son chef permanent András Keller avec Angela Hewitt en soliste. Des contredanses, publiées sur le tard (1791), on retiendra la première qui reprend des airs extraits des Noces de Figaro et la troisième pour son charmant rythme à trois temps. Dans le répertoire des concertos, le 20ème occupe une place à part par son climat sombre et tendu. Tension que seule la romance du mouvement central, vient atténuer, mais pour un bref instant seulement. Une oeuvre particulièrement appréciée par Brahms et Beethoven qui en composa deux cadences. A la différence du quatuor K421 écrit deux ans plus tôt dans la même tonalité, le concerto s´achève toutefois sur une note d´optimisme, comme pour défier le destin. La 39ème symphonie est la première du cycle des trois dernières (sol mineur, Jupiter) composées pratiquement en même temps (juin-août 1788) mais sans en avoir la renommée. Certes, sans atteindre aux sommets des deux suivantes, elle offre malgré tout de beaux passages inspirés, tel son charmant menuet. De ce concert, nous attendions surtout beaucoup du 20ème concerto. Une interprétation qui nous a légèrement laissés sur notre faim. Attaque ralentie du piano, ôtant du même coup un peu de l´effet tragique de l´entrée. Irréprochable au plan technique, Anegla Hewitt, que nous avions tant appréciée dans le quatuor, nous a semblé manquer ici un tantinet de souffle et de respiration. Sauf dans la romance centrale, rendue en finesse et douceur. A retenir, par contre, à son actif, un jeu d´une grand clarté, toutes les notes étant bien détachées. Réserve plus prononcée pour l´interprétation de la 39ème symphonie, que nous avons trouvée par moments un peu sèche, voire parfois dure. De plus avec un menuet pris sur un tempo bien trop rapide. Alors que cette oeuvre eût gagné à être allégée par une interprétation moins puissante, plus aérée. Mais ce sont là des plis que nous avions déjà remarqués auparavant chez le chef hongrois.

Un concert de clôture qui ne fermait pas complètement la soirée, puisque suivi de deux bis. Tout d´abord cette fameuse pièce récemment découverte, cet Allegro en ré mineur, que Mozart composa à l´âge de 17 ans. Morceau joué sur pianoforte par Mihály Berecz, mais qui, malgré les efforts déployés par le pianiste, au demeurant excellent, ne nous a guère comvaincus, offrant surtout l´intérêt d´une curiosité. Suivait la Petite musique de nuit, sorte de symphonie miniature pour cordes avec ses quatre mouvements tradutionnels. Pour l´interprétation, nous nous bornerons à formuler la même remarque que pour la symphonie.

Que retenir de cette journée? Tout d´abord trois temps forts: les deux quatuors du début (à cordes et avec piano) et surtout le 23ème concerto pour sa merveilleuse interprétation, tant par l´orchestre que par la jeune soliste. Une jeune pianiste que nous découvrions ce soir, promise à un bel avenir.

Une journée qui, une fois de plus, tend à présenter la place de Budapest comme constituant une plateforme rêvée pour les amis de la musique. Offrant une riche gamme de concerts et manifestations diverses. Tels, rien qu´en ce mois de mars, un festival Cziffra (présenté dans ces colonnes), un festival Béla Bartók et des journées „Bach pour tous”. Sans parler des retransmissions hebdomadaires de l´Opéra et en attendant la prochaine reprise des journées „Beethoven à Buda”. Une offre riche et variée de concerts, certes donnés sans public. Malgré tout, ne nous plaignons pas trop… En attendant ce jour bénit où les salles réouvriront.

Il n´est pas interdit de rêver...

Pierre Waline, 8 mars 2021

 

Titulaire de nombreux prix, le jeune pianiste hongrois Marcell Szabó (33 ans) a effectué plusieurs visites dans notre capitale pour s´y produire en concert. Séjours qui l´ont marqué au point d´avoir pris l´initiatve de monter une suite de récitals sous le titre „Un jour à Paris (romantisme, impressionnisme, carnaval)”. Récitals consacrés à la période fin XIXème-début XXème. Les compositeurs inscrits au programme, outre les incontournables Ravel et Debussy: Saint-Saëns, Chabrier, Satie, Fauré, Massenet, Poulenc, Paule Maurice et Duruflé. L´intitulé des récitals: Le romantisme français (Saint-Saëns, Fauré), Salon imaginaire (mélodies), Baudelaire, la muse d´une époque, Les impressionnistes, Perles rares et Carnaval (Saint-Saëns, Poulenc). Manifestation faisant intervenir cinq heures durant, outre la jeune chanteuse Eszter Zemlényi et le baryton Attila Erdős, près d´une vingtaine d´instrumentistes, de la harpe au piano, du saxophone au basson, du violon à la contrebasse, et bien d´autres. Le tout animé par la présentatrice Anna Novotny.

C´est en ces termes, pour le moins flatteurs - peut-être un peu excessifs - que ses organisateurs nous présentent la manifestation: „Paris à la Belle Époque. Le monde entier a les yeux rivés sur la France, chacun aspire à se rendre à Paris. Première course automobile, Exposition universelle, Cinématographe, Picasso, Renoir, Monet, floraison de la vie musicale, tout cela résume le Paris d´alors. S´y côtoient romantiques, impressionnistes, expressionnistes, et membres de l´avant-garde que l´on croise dans les salons et cafés où ils confrontent leur propre esthétique à celle des Allemands. Si cette époque évoque pour beaucoup les noms de Debussy et Ravel, bien d´autres seraient à citer, dont la liste serait trop longue à dresser. Les élèves et anciens élèves de l´Académie de musique (Zeneakadémia) vont tenter d´y entraîner le public. Sorte de condensé présenté sur une journée, au-delà des barrières du temps et de l´espace, de ces décennies qui constituèrent l´âge d´or de la scène parisienne, sorte de carnaval haut en couleurs.”


 


Parmi les oeuvres inscrites au programme, des plus ou moins grands classiques, tel le Carnaval des animaux de Saint-Saëns et le Bal masqué de Poulenc, La Fille aux cheveux de lin (Debussy) ou encore la sonate piano-violon en la majeur de Fauré et celle en la mineur de Ravel, ou encore la sonate piano-clarinette de Saint-Saëns, la sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy et nombre de mélodies, dont l´Invitation au voyage de Baudelaire mise en musique par Chabrier. Sans oublier la célèbre Méditation de Thais (Massenet) dans sa charmante transcription pour piano et violon, Mais aussi des oeuvres totalement indédites, tel ce „Prélude, récitatif et variations” pour flûte, alto et piano de Maurice Duruflé et cette surprenante pièce pour piano et saxophone, „Tableaux de Provence” de Paule Maurice.

Au-delà des pièces inscrites au programme et de leur interprétation, au demeurant irréprochable, ce qui a fait l´intérêt et l´originalité de cette journée réside dans les lectures et entretiens qui l´agrémentaient tout au long. A commencer par Marcell Szabó qui nous relate sa rencontre avec la culture de notre pays. Découverte venue contrebalancer sur le tard une influence germanique jugée trop présente en Hongrie. Découverte et… véritable coup de foudre. Entretiens également avec les jeunes interprètes, tout aussi engagés et motivés. Telles la harpiste Klára Bábel et la saxophoniste Erzsébet Seleljo. Entretiens animés par la jeune présentatrice Anna Novotny, elle-même musicienne. Qui nous auront beaucoup appris. Telle Klára Bábel qui nous dresse une véritable histoire de son instrument (la harpe) et nous en révèle les secrets (dotée de sept pédales dans sa version moderne !), soulignant la primauté de „l´école française (face à l´école russe) et rendant hommage à Ravel et Debussy pour l´avoir mise à l´honneur après un long passage à l´ombre (2). De son côté, Erzsébet Seleljo nous retrace l´histoire du saxophone, ici également brillamment représenté par une „école française” face à la traditionnelle école américaine. Un instrument mis à l´honneur dans le répertoire classique par Paule Maurice (1910-1967), dont le nom, totalement inconnu des mélomanes, passe pourtant pour un passage obligé auprès de ses collègues. Un exemple de l´animation qui accompagnait les oeuvres inscrites au programme.

Parmi celles-ci, quelques surprises. Tout d´abord, ces charmants „Tableaux de Provence” de Paule Maurice pour saxophone et piano (3), mais aussi une pièce de Maurice Duruflé, „Prélude et variations pour flûte, alto et piano” (1929), de facture somme toute assez classique, relativement proche par son climat de Ravel et Debussy. Deux oeuvres inédites, donc, probablement données pour la première fois en Hongrie.

Une initiative bienvenue, pour le moins courageuse, du jeune pianiste hongrois qui a su rassembler autour de lui une kyrielle de jeunes musiciens – dont certains encore élèves au Conservatoire – et leur faire partager son goût pour la musique française de l´époque et, d´une façon plus générale, pour notre patrimoine culturel.

Voilà qui méritait d´être signalé.

 

Pierre Waline, 3 mars 2021


 

(1): allusion probable au film de Julie Deply „Deux jours à Paris”. Manifestation tenue le 28 février dans les locaux de l´Académie de musique (Zeneakadémia).

(2): signalons toutefois que la harpe avait déjà été mise à l´honneur par Marie-Antoinette qui en jouait, paraît-il, fort bien. Ayant entre autres inspiré à Boieldieu son célèbre concerto.

(3): au piano, Fülöp Ránki (25 ans), fils du couple Dezső Ránki-Edit Klukon, visiblement bien parti pour suivre la trace de ses parents.
 

Le 8 mars 1857, des ouvrières américaines du textile auraient manifesté en masse pour la reconnaissance de leurs droits… Sauf que … cette manifestation n´a probablement jamais eu lieu, dit-on. Peu importe, il n´en fallut pas davantage pour que l´ONU décrétât en 1977 cette date „Journée internationale (des droits) des femmes”. Bien avant, des „Journées de la Femme” avaient été instituées un peu partout: aux Etats-Unis en 1909, suivies par l’Internationale socialiste en 1911, reprises en Union soviétique en 1921, puis dans les pays du bloc sur la fin des années quarante (Hongrie: 1948), enfin en Belgique en 1972. Sans oublier les Journées des ouvrières tenues dès avant la Première Guerre, dont la plus mémorable s´est tenue à Berlin le 8 mars 1914, journée de revendications, les femmes réclamant notamment le droit de vote. Journée qui va donc être célébrée un peu partout (… ou presque) ce 8 mars. Dans la plupart des cas rebaptisée „Journée de la Femme”, cette célébration, sans renier sa motivation d´origine, est surtout devenue une occasion de célébrer le rôle de nos compagnes dans la création en général (musicale, artistique, littéraire, scientifique, cinématographique et mille autres domaines).

Berlin, 8 mars 1914

Il n´est bien évidemment pas question de citer ici leurs noms qui occuperaient un volume entier, de George Sand à Camille Claudel, de Margit Kaffka à Magda Szabó, de Marie Curie à Katalin Kariko (1) et mille autres… Rien que dans le seul domaine de la création et de l´interprétation musicales, on les compte par dizaines, voire davantage (2. Nous nous bornerons à évoquer quelques manifestations montées à cette occasion. Tout d´abord l´Institut français de Budapest qui nous propose jusqu´au 10 mars, sous le titre „Femmes derrière la caméra” („Nők a kamera mögött”), la mise en ligne de trois longs métrages et un documentaire sous-titrés en hongrois, réalisés par des jeunes scénaristes françaises (entre 30 et 40 ans). Angèle et Tomy, d´Alix Delporte, Le Beau Monde de Julie Lopes Curval, La Cour de Babel de Julie Bertucelli, enfin Tout est pardonné de Mia Hansen Løve. L´Institut culturel hongrois de Paris n´est pas en reste, nous proposant la mise en ligne du chef d´oeuvre de la réalisatrice et scénariste Márta Mészaros „L´Adoption”. A signaler au passage la présence d´une actrice française, Isabelle Huppert, dans le rôle principal d´une autre grande réalisation „Les Héritières”. Par ailleurs, sera montée en Hongrie une „Nuit de la Femme” (Nők éjszakája Fesztivál) qui débutera dès la veille au soir, proposant une grande variété de manifestations en ligne, telle une visite virtuelle du Musée national axée sur le thème de la femme artiste, ou encore la projection de films réalisés par des femmes ou consacrés à la femme. Au-delà, il n´est pas jusqu´à la chaîne Mezzo qui, sous le concept „Women in music” diffusera du 6 au 26 mars non moins de cinquante programmes dédiés au rôle des femmes dans la musique classique et le jazz, ou encore dans la danse. Comme l´on voit, un hommage aux femmes qui sera donc largement célébré.

Nuit de la Femme (Hongrie, 7-8 mars)

Certes, mais il reste encore beaucoup à faire... Notre propos n´est pas de traiter ici un sujet bien trop vaste qui a fait couler des tonnes d´encre. Rappelons juste un chiffre fourni par l´ONU. Si, en 2014, 156 États avaient inscrit les droits de la femme dans leur constitution, 52 autres ne l´ont pas encore fait à ce jour. Ou encore, sur les 197 États reconnus par l´ONU, seule une petite vingtaine ont une femme à leur tête ou à la tête de leur gouvernement. Par ailleurs, l´Union interparlementaire nous rappelle que les femmes constituent moins du quart des élus de par le monde (30% dans les Amériques, 28,5% en Europe, mais 18% au Moyen Orient). Quant au droit de vote, si de nombreux États l´avaient déjà accordé aux femmes bien avant la Guerre - 1918 dans la Hongrie du comte Károlyi, voire en 1930 dans la Turquie d´Atatürk -, il fallut attendre le général de Gaulle pour qu´il le leur accordât à la Libération.

Mais encore une fois, loin de nous la prétention d´aborder ici un sujet qui dépasse largement le cadre de notre propos et notre compétence. Notre souhait se bornant, par ces quelques lignes, à rappeler l´hommage qui leur sera rendu ce 8 mars. Mais pourquoi seulement le 8 mars? A vrai dire, tous les jours de l´année. Elles le méritent bien…

 

Pierre Waline, 1er mars 2021

 

(1): chercheuse hongroise à l´origine des vaccins à ARN anti-Covid.

(2): cf. paru dans ces colonnes „Le rôle des femmes dans la musique (trop vite et injustement oubliées)”, 8 mars 2020.

Décidément, la vie musicale à Budapest aura rarement été si fournie qu´en cette période de pandémie. Un paradoxe. Et pourtant… Un, voire plusieurs concerts retransmis chaque soir sur le réseau. Certes, cela ne vaut pas la présence sur place, mais voilà qui est malgré tout bien commode. Tel un concert récemment retransmis depuis le Palais des Arts (Müpa) consacré à des oeuvres de Mozart et du jeune Mendelssohn. Une originalité: concert donné sans chef et exclusivement consacré à des oeuvres concertantes. Pour reprendre une comparaison suggérée par ses organisateurs: „Tel un repas où chacun des trois plats principaux serait constitué d´une fine pâtisserie, chacune d´un parfum différent”.

 

Au programme: le troisème concerto pour violon en sol, K 216 de Mozart et son 24ème concerto pour piano en ut K 491. Pour terminer: de Mendelssohn, le double concerto pour piano et violon, qu´il composa à l´âge de quatorze ans. En solistes, le violoniste Kristóf Baráti et le pianiste Dénes Várjon.

Composé à Salzbourg en septembre 1775 (Mozart n´avait que dix-neuf ans), le concerto pour violon en sol marque un nouveau départ dans l´oeuvre du compositeur. Sans se démarquer totalement du style galant des deux précédents, le jeune compositeur y soigne davantage son orchestration, plus „colorée”, et nous offre des moyens d´expression que nous n´avions guère connus jusque là. C´est ainsi qu´en sa partie centrale, on y trouve déjà cette profondeur de sentiments qui caractérisera par la suite ses grands concertos. „Un style galant que Mozart transcende par une invention mélodique inépuisable et une profondeur d'expression maîtrisée” (wikipédia). Un concerto également apprécié pour son séduisant rondeau final, pot pourri d´airs français, dont une mélodie populaire dite „strasbourgeoise” qui lui vaudra par la suite son appellation „concerto de Strasbourg”. Une oeuvre idéalement servie par un Kristóf Baráti dont on admirera au passage la finesse du son. Il est vrai que le violoniste, actuellement le plus en vue sur la place de Budapest, n´est pas le premier venu. „Tenu en grande estime par des chefs comme Gergiev, Dutoit, Saraste et Janowski, Baráti maîtrise une technique parfaite et offre une gamme expressive étincelante” (biographie)

Suivait le 24ème concerto en ut mineur, par le pianiste Dénes Várjon. Un concerto qui, dit-on, figurait parmi les favoris de Beethoven. Composé au printemps 1786, alors que Mozart achevait ses Noces de Figaro. A l´opposé de l´oeuvre précédente, certains y voient „l´expression des épreuves qu´affrontait alors le jeune maître” (Jean & Brigitte Massin). Einstein, non sans exagération, en relevant le „côté révolutionnaire”. Oeuvre que l´on compare parfois par son climat au 20ème en ré mineur.”Un moment de perfection après lequel plus rien ne reste à désirer. Ensuite, on fera sans doute aussi bien, mais jamais mieux” (Georges Beck). Alors? Servi en soliste par Dénes Várjon. Un pianiste que nous avions déjà entendu par le passé, mais diversement apprécié. Qui s´est montré ce soir inspiré, à la hauteur de l´oeuvre rendue avec clarté, soutenu par des musiciens inspirés. Seule réserve: pourquoi cette mimique - un tantinet agaçante -, le regard en extase, tourné vers le ciel, comme pour y puiser son inspiration?

L´entracte terminé, nous attendions beaucoup de l´oeuve suivante, le double concerto de Mendelssohn. Une oeuvre de jeunesse pratiquement inconnue du public et rarement jouée. Et pourtant… Ici servie par les deux solistes entendus auparavant. Que l´on dit, malgré leur différence d´âge, bons amis, ce qui s´entendait, tous deux parfaitement en phase, malgré un côté plus réservé chez le cadet (Baráti). Un mot sur l´oeuvre. „Composé à l´âge de quatorze ans, trois ans avant l´ouverture du Songe d'une nuit d'été, Felix Mendelssohn nous livre cet étonnant Concerto construit sur le modèle classique mais qui regorge d'idées nouvelles sinon iconoclastes.” (critique anonyme). Une oeuvre sur laquelle plane l´esprit de Mozart que le jeune Félix admirait tant, mais offrant tout en même temps un souffle de passion romantique. A noter, pour la petite histoire que le jeune Félix et sa soeur Fanny avaient été formés au piano par Marie Bigot, celle-là même qui avait été amie de Beethoven. L´interprétation? Les deux solistes parfaitement en phase, suivis par un orchestre (cordes) au diapason. Pour terminer la soirée fut donnée en bis (… sans public !..) la sonate piano-violon en ré majeur.

Au-delà de l´interprétation proprement dite, ce que nous retenons de cette soirée est sa forme et son progarmme peu coutumiers. Un orchestre se produisant sans chef, prenant la forme d´un ensemble de chambre auquel les deux solistes n´en étaient que mieux intégrés. Et le programme: trois concertos d´affilée, ce qui ne nous est pas donné tous les jours. De plus idéalement choisis. Avec cette parenté de style entre le concerto de violon et l´oeuvre de Mendelssohn, marquée par l´esprit du maître de Salzbourg. Séparés par une eouvre de maturité empreinte de majesté, ce qui conférait au tout un parfait équilibre.

Nombre de chefs considèrent l´art de monter un programme comme aussi important que l´interprétation des oeuvres choisies. Pour le coup, ce fut ce soir une réussite tant dans le choix des oeuvres programmées que dans leur interprétation.

En attendant la suite…

Pierre Waline, 24 février 2021

 

 

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La langue hongroise ignore les prépositions. Ces dernières étant remplacées, soit par des postpositions, soit, plus couramment, par un suffixe accolé au mot concerné. Suffixes que certains ont vite fait d´assimiler à des désinences, ou cas grammaticaux. C´est ainsi que le site Wikipédia place le hongrois largement en tête des langues d´Europe avec non moins de dix-huit cas recensés. Certes, mais de quoi parle-t´on au juste?

Ce que nous qualifions généralement de „cas” est le fait des langues dites flexionnelles (à flexion nominale), qui „déclinent” leurs noms, adjectifs et pronoms en leur attribuant une désinence exprimant une valeur grammaticale donnée. Cf. nos déclinaisons latines tant rabâchées.

Le hongrois, avec ses cousins, le finnois et l´estonien, ou encore les langues turques et le basque, fait partie d´un autre groupe, dit des „langues agglutinantes”. Qui procèdent généralement par affixes (préfixes, interfixes, suffixes) pour s´exprimer. C´est ainsi que, pour localiser un objet ou une action, alors que la latin utilisera une préposition suivie selon le cas (avec ou sans mouvement) de l´ablatif ou de l’accusatif, le hongrois se contentera de coller un suffixe à la fin du mot. Si l´on étend l´exemple à l´ensemble des prépositions, pour peu qu´elles ne soient pas transmutées en postpositions, on comprendra alors la multiplicité des cas. Ce qui est un peu tricher, du moins si on les met en concurrence avec nos langues réduites tout au plus à six ou sept cas au maximum. Car cela revient à comparer ce qui n´est pas comparable.

Un exemple, pour clarifier notre propos. „Le jardin” se dit en hongrois „a kert”. Pour traduire „au jardin” sans mouvement (in horto), le Hongrois dira „a kertben” (locatif). S´il y a un mouvement entrant (in/ad hortum), il écrira „a kertbe” (allatif). Pour exprimer au contraire un mouvement sortant (ab/ex horto), il écrira „a kertből” (élatif). Pour pousser la comparaison, pour dire „jusqu´au jardin”, le hongrois se contentera d´ajouter le suffixe -ig („a kertig”, terminatif). Etc… Ce qui, en plus de nos cas traditionnels, a amené nos linguistes à inventer de nouveaux cas: allatif („vers”), comitatif („avec”), essif („en tant que”), transmutatif („transformé en..”), etc. La source où nous les avons dénichés en dénombre 37 ! Vus ainsi, nous pouvons les considérer à la limite comme des „cas grammaticaux” pris dans un sens très large. Pour être justes, précisons malgré tout que le hongrois utilise aussi quelques suffixes correspondant à nos cas „classiques”, tels l´accusatif (-t) ou le datif (nak/nek). Par contre, ignorant curieusement le génitif. (1)

De là à les mettre en concurrence avec les désinences de nos déclinaisons (latin-grec, langues slaves), voilà un pas trop allègrement franchi qui fausse la donne. Tel ce classement mentionné plus haut (langues d´Europe). Cela revient à mettre sur un même plan et comparer ce qui n´est pas comparable.

Cette petite leçon (Monsieur Trissoltin) dont on pardonnera la prétention pour tenter de désacraliser une langue que l´on se plaît souvent à faire passer pour impossible et totalement fermée. Dans le cas d´espèce cité, il n´en est rien. Mais rassurez-vous, le hongrois, pour qui souhaiterait s´y atteler, vous sortira de son sac quelques petites surprises et autres chausse trappes à en décourager certains. Mais tenez bon. La langue hongroise n´est pas si hermétique qu´on veut bien se le dire. La preuve: ces étrangers de plus en plus nombreux qui la pratiquent à merveille.

Pierre Waline, 24 février 2021

(1): le génitif étant remplacé pas une possessivation. „Le chien de ma voisine” donnera „(à) ma voisine son chien”. Pour peu que vous ayez à rendre en traduction simultanée „La laisse du chien de la voisine de ma belle-soeur” (le tout inversé), je vous souhaite bien du plaisir!

Voilà une bonne nouvelle! Pour entamer sa saison, l´Opéra de Budapest nous propose chaque semaine , à partir de la mi-février, la diffusion en direct d´un opéra. Certes „en ligne” et non sur place, mais des représentations „à part entière” avec décors et costumes. Pour débuter la série, le choix s´est porté sur Don Carlos de Verdi (version chantée en italien), donné ce samedi (1). Un choix d´autant bienvenu qu´il s´agit d´un opéra rarement donné. Qui, il est vrai, occupe une place à part dans la production du maître italien. L´oeuvre est tirée du drame de Schiller, lui même inspiré d´un fait historique, quoique quelque peu romancé. C´est sur une commande de l´Opéra de Paris que Verdi se mit à l´ouvrage. Travail qui ne se fit pas sans peine, souvent remanié, au point que Verdi envisagea un moment de rompre son contrat. Donnée à Paris en mars 1867, le première se solda, sinon par un fiasco, du moins par un accueil plutôt froid. Il est vrai, chantée dans de mauvaises conditions et insuffisamment préparée. Verdi quitta donc Paris pour se remettre quelques années plus tard à l´ouvrage, cette fois dans une version italienne (2). Version remaniée sur un nouveau livret et réduite de cinq à quatre actes qui fut donnée à la Scala en 1884 sous le nom de Don Carlo. Entre temps, au lendemain de la création parisienne, Verdi avait fait traduire en italien la version française (celle donnée ce soir).


L´intrigue, qui s´étale sur cinq actes, est impossible à résumer en quelques lignes. En deux mots: l´action se déroule au XVIème siècle, d´abord à la cour du roi de France, puis en Espagne. Philippe II, roi d´Espagne (fils de Charles Quint) va épouser Elisabeth de Valois, fille de Henri II, roi de France. Elisabeth dont l´infant Carlos, fils de Philippe II, était tombé amoureux, un amour partagé. Mais les deux amants doivent se séparer. Le tout sur fond d´une lutte sans merci contre les Flamands, persécutés par le Grand Inquisiteur. Flamands dont Carlos soutiendra la cause, appuyé en cela par son ami, le marquis de Posa. Survient un cinquième personnage, la princesse Eboli, dame d´honneur de la reine, anciennne maîtresse du roi, amoureuse de Carlos qui repousse ses avances. Eboli jure alors sa perte et va faussement dénoncer le couple, avant de se rétracter au dernier moment, mais trop tard. Carlos, pour avoir tiré l´épée contre son père qui lui avait refusé la grâce des Flamands et l´avait bafoué, sera arrêté (scène de l´autodafé) et jeté en prison. Prison où ira le retrouver Posa, qui se sait condamné, pour lui faire ses adieux avant d´être abattu sous les yeux de son ami. Philippe, veuf viellissant, réalise que sa jeune épouse ne peut l´aimer et finira par accorder la grâce à son fils, acclamé par le peuple. Don Carlos, qui renie son père, projette d´aller se réfugier en Flandre. Mais au moment où il prend adieu de la reine dans un rendez-vous donné devant un couvent sur la tombe de Charles Quint, le couple est surpris par le roi et l´Inquisiteur. Au moment de se voir arrêté, Don Carlos est entraîné vers l´intérieur du couvent par un moine mystérieux qui n´est autre que l´empereur, surgi de sa tombe pour sauver son petit fils des griffes de l´Inquisition.

Il est aisé d´établir ici le rapprochement entre les Flamands opprimés luttant pour leur libération et la situation de l´Italie, alors en passe de se libérer du joug autrichien. Un thème cher à Verdi. Également chère au compositeur, la dénonciation par Posa de la bigoterie religieuse, représentée par le Grand Inquisiteur. Motivante, enfin, la complexité psychologique de l´intrigue amoureuse et la tension dramatique, propres à inspirer une partition originale.

Certains évoquent l´influence de Wagner. Ce qui est à écarter, Verdi n´ayant pas encore eu l´occasion d´entendre ses grands opéras. C´est plutôt le romantisme allemand en général, et Weber et son Euryanthe en particulier que nous pourrions ici évoquer en matière d´influence (3). Tout en s´inscrivant dans la forme du grand opéra français. Une chose est certaine, Don Carlos se démarque du reste de l´oeuvre de Verdi. Une oeuvre considérée par certains (Placido Domingo) comme son chef d´oeuvre (avec Otello). Sans aller jusque là, reconnaissons que Verdi nous offre ici une partition particulièrement riche et innovante. „Magnifique opéra du clair obscur” (F.R. Tranchefort) alternant constamment les modes majeur et mineur. Déployant une abondance de moyens où Leibowitz voyait „une sorte de démesure lyrique peu commune”. Sans oublier les beautés de l´écriture vocale et la flexibilité des lignes mélodiques. Un critique italien voyant, quant à lui, Verdi „atteindre ici un sommet de l´expression dramatique” . Bref, pour un „mal aimé” des opéras du maître italien, une oeuvre qu´il était urgent de remettre à l´affiche, ce qui fut fait ce soir.

Alors? La distribution, tout d´abord. Dans le rôle titre, le ténor uruguayo-américain Gaston Rivero (entendu à la Bastille dans Aïda). Sa partenaire, la soprano hongroise Zsuzsana Ádám et le baryton-basse Gábor Bretz en Philippe II. A leur côté, le baryton Csaba Szegedi en Posa, la mezzo-soprano Erika Gál en princesse Eboli et la basse András Palerdi en Grand Inquisiteur. Le tout placé sous la baguette de Balázs Kocsár et mis en scène par l´Allemand Frank Hilbrich. Hilbrich qui voit dans cette oeuvre un „hymne grandiose et sans égal aux valeurs de la liberté individuelle”.

Un jeune metteur-en-scène allemand, paraît-il réputé, qui n´hésite pas à ajouter son propre message à celui du compositeur et de son librettiste. Secondé en cela par sa compatriote Gabrielle Rupprecht pour les costumes. Si encore c´eût été fait avec goût. Mais tel ne fut pas vraiment le cas. Ayant transposé l´action hors du temps, ce qui en soi n´est pas un mal, Hilbrich s´est cru obligé de rajouter des personnages pour en souliger le drame. Tels ces petits lutins à quatre pattes enserrés dans des combinaisons noires, censés représenter les bourreaux de l´Inquisition. Par contre prévu dans l´action, le moine. Mais pourquoi l´affubler d´un physique peu engageant, poussant constamment devant lui, tel un SDF, un énorme ballot garni de livres (un symbole?). Quant au Grand Inquisiteur, il est ici présenté en aveugle à canne blanche, aidé dans sa marche par des acolytes (La cécité, un symbole?). Mais avec, reconnaissons le, quelques temps forts, telle cette scène de l´autodafé d´un réalisme cru. Encore un point: cette gesticulation qu´il impose par moments à ses chanteurs et choristes, ce qui nuit à la tension de l´ensemble. Était-ce vraiment nécessaire? Quant aux costumes, tantôt somptueux, tantôt frisant le ridicule. Telle cette jupe – jupon? - lacérée dont est affublée la belle Eboli sur la fin de la pièce. Ou encore cette combinaison noire dont est vêtu le roi, qui évoquerait plutôt la tenue d´un commandant de vaisseau dans l´Odysée de l´Espace. Un bon point, par contre: le décor, sobre, réduit à une suite de gradins en fond de scène. Il est clair, et il l´a déclaré, que le metteur-en-scène a voulu ici souligner le drame d´un peuple opprimé et épris de liberté face à la tyranie de son souverain. Mais était-il nécessaire, pour cela, d´en rajouter? (4)


Voilà pour la mise-en-scène, costumes et décor. Et les chanteurs, dans tout cela? Tous excellents, pleinement impliqués et chantant à merveille. Je mettrais en tête, dans le rôle de Philippe II, un Gábor Bretz à la belle prestance, digne et sobre dans son jeu. Et rendant parfaitement le drame du personnage tiraillé entre sa soif de pouvoir et sa cruauté de tyran, d´une part, et son affection paterrnelle, de l´autre. Egalement bien chanté et bien joué, l´Infant incarné par l´Uruguayen Gaston Rivero, moyennant une réserve: le physique du personnage qui rend peu crédible sa filiation avec le roi, et cette tenue négligée dont il est affublé. Également excellentes, les deux femmes rivales, Elisabeth et Eboli.

En toile de fond, un orchestre soutenant bien l´action, encore que j´eusse attendu un peu plus de nerf de la part du chef et de ses musiciens.

Que dire, pour conclure? Tout d´abord notre plaisir de découvrir à la scène une oeuvre majeure de Verdi que nous ne connaissions que par enregistrement. Oeuvre de longue haleine (3 heures vingt..), mais qui en valait largement la peine. Enfin, notre reconnaissance aux responsables de l´Opéra de Budapest de nous avoir offert cette occasion de découverte, dans une production qui demeurera malgré tout dans les annales.

 

Pierre Waline, 21 février 2021

(1): autres opéras programmés: Jake Heggie (contemporain) Dead man walking, Monteverdi Le couronnement de Poppée, Offenbach Les contes d´Hoffmann.
(2): malgré le succès parisien de la Traviata (alors rejetée à Venise) et la commande de deux opéras (Les Vêpres siciliennes et Jérusalem – version française de I Lombardi ), Verdi ressentait une profonde animosité envers les Français auxquels il reprochait leur légèreté. Ce n´est que sur la fin de sa vie, avec le triomphe de ses derniers opéras, qu´il se réconciliera avec le public parisien. Se voyant notamment promu Grand Croix de la Légion d´Honneur et élu à l´Académie des Beaux-Arts au fauteuil de Meyerbeer.
(3): François-René Tranchefort „L´Opéra”, édition du Seuil, 1978.
(4): un détail: dans la scène finale, au lieu de se voir emmené au couvent, Don Carlos, s´effondre, terrassé. Ce qui n´est pas plus mal, au contraire. Collant davantage à la pièce de Schiller, et correspondant à l´une des variantes prévues par les librettistes.

Depuis bientôt quinze ans, Iván Fischer, fondateur et directeur musical de l´Orchestre du Festival de Budapest (BFZ) et Csaba Káel, directeur du Palais des Arts (Müpa), nous offrent chaque année début février ce qu´ils appellent une „journée marathon”. Un peu à l´instar de nos „Folles journées de Nantes”, ils nous proposent du matin au soir une série non stop de concerts et récitals consacrés à un compositeur donné (ou couple de compositeurs). Cette année, pour sa quatorzième édition, leur choix s´est porté sur le couple Liszt-Berlioz (1). Qu´ils nous présentent non seulement comme amis, mais comme offrant de nombreux points communs, malgré des différences apparentes. Symbolisant à leurs yeux l´âme romantique et ayant révolutionné le genre.

Certes, les différences ne manquent pas (2). Tout d´abord au plan des personnalités, mais aussi par leur production. Offrant une place privilégiée au piano chez Liszt, à l´orchestre et aux grandes formations chez Berlioz. Malgré tout, les points communs ne manquent pas non plus. Les présentant tous deux comme successeurs de Beethoven (3), les organisateurs ajoutent: „Ils ont tous deux réformé la musique orchestrale et concertante et lancé la musique à programme. Ils se sont tous deux enthousiasmés pour Byron et le thème de Faust. Leurs chemins se sont souvent croisés et leurs oeuvres présentent de nombreux points communs.” 

Onze concerts et récitals s´étalant du matin au soir, offrant une grande variété. Telle cette intervention d´un ensemble de jazz improvisant sur des thèmes des deux compositeurs ou encore ce récital pour deux pianos. Sans oublier, comme chaque année, un programme dédié aux enfants.

Les interprètes: outre une brochette de pianistes réputés (4), l´altiste Máté Szűcs et Norbert Káel et son trio de jazz. Cinq formations: l´orchestre symphonique MÁV, l´orchestre Danubia d´Óbuda, l´orchestre philharmonique de Győr, la Philharmonie de Pannonie et, pour clôre la journée, l´Orchestre du Festival de Budapest, ainsi qu´un choeur, la chorale d´hommes Saint Ephraïm (Szent Efrém). Au programme, tout d´abord les incontournables: la Symphonie Fantastique, les deux concertos de Liszt et sa sonate en Si. Mais aussi des inédits. Telles ces deux pièces pour deux pianos de Liszt: le Concerto pathétique, oeuvre totalement méconnue du grand public, et une transcription des Préludes. Ou encore ces improvisations par un trio de jazz. Et cette matinée consacrée aux enfants, intitulée „Les murmures de la forêt”, animée par le bassoniste György Lakatos… Un programme a priori séduisant et varié, donc.

Malgré tout, rien ne saurait remplacer cette convivialité qui faisait le charme des précédents marathons. Journées agrémentées d´expositions, de conférences et projections de films. Et pourtant, tout a été fait pour animer dans la mesure du possible cette journée „à distance”, notamment par des petites présentations placées avant les concerts (moyennant, malgré tout, des temps morts). Ce qui n´était pas tâche aisée. Un petit regret, néanmoins: ce déséquilibre entre les oeuvres présentées, deux seulement pour Berlioz. Mais bon, ne jetons la pierre à personne et ne faisons pas fine bouche. Soyons reconnaissants aux organisateurs d´avoir pris sur eux de nous offrir cette journée, même suivie de chez soi..

Alors? Les temps forts: la Symphonie fantastique dans une admirable interprétation par les musiciens de Győr placés sous la direction de Kálmán Berkes. Le premier concerto en mi bémol de Liszt par les musiciens de l´Orchestre MÁV sous la direction de Daniel Boico avec le pianiste Zoltán Fejérvári en soliste; surtout pour la prestation, de ce dernier (Grand Prix du disque) (6). Et la sonate en si mineur magistralement interprétée par David Báll. Enfin, le concert de clôture conduit par Iván Fischer et ses musiciens de l´Orchestre du Festival, dont la fameuse Danse macabre avec le jeune pianiste géorgien Nicolas Namoradze en soliste (5) et, pour conclure en beauté, une interprétation particulièrement roborative de la Deuxième rhapsodie. Pour ouvrir la journée, Gergely Bogányi nous avait interprété cinq Études d´exécution transcendante et deux morceaux extraits des Années de pélerinage, souvenirs de son séjour en Suisse. Les Études d´exécution transcendante lui ayant été inspirées, de l´aveu même du compositeur, par Paganini et Chopin qu´il admirait tous deux. Une remarque au passage: le piano, non pas le Steinway habituel, mais un instrument au design moderne spécialement conçu par le pianiste. Enfin, remarque très personnelle, cette étonnante ressemblance, bien évidemment exploitée, avec Liszt par le profil, la chevelure et la taille, voire l´habit, et surtout ces grandes mains de virtuose. Car l´interprétation que nous a servie Gergely Bogányi de ces pièces relevait d´une virtuosité que l´on ne peut qu´admirer. Une belle entrée en matière, donc.

A relever, dès après le récital d´ouverture, cette matinée „familiale” à l´attention des enfants, délicieusement animée avec humour par le bassoniste György Lakatos, ici en meneur de jeu. Lors de laquelle cinq jeunes pianistes, élèves du Conservatoire, nous ont interprété cinq pièces extraites des Années de pélerinage, dont ce „Murmures de la forêt” impressionniste avant l´heure que n´auraient pas renié un Ravel ou un Debussy. Et la fameuse transcription de la „Sérénade” (Ständchen) de Schubert. Pour passer ensuite sur le récital de jazz (sans grande originalité) et le concert déjà mentionné nous proposant le 1er concerto de Liszt précédé de la valse de Méphisto. Nous passons également sur le récital à deux pianos avec ce curieux „concerto pathétique” que l´on dit inspiré de la Wanderer Fantaisie de Schubert, suivi d´une transcription des Préludes (par János Palojtay et Ádám Balogh); sinon pour siganler une brillante interprétation des Préludes dans cette belle transcription. Vint ensuite le 2e concerto en la majeur par les membres de la formation Danubia dirigés par Máté Hamori avec József Balog en soliste. Une oeuvre qui contraste par son climat avec le premier concerto. Suivi du poème symphonique Prométhée (créé à Weimar). Pour passer à la sonate en si mineur par Dávid Báll. Un chef d´oeuvre, ici fort bien interprété. Pièce dédiée à Schumann où Liszt innova audacieusement, adoptant la forne d´un mouvement unique où alternent deux thèmes. Sonate réputée particulièrement difficile à interpréter. L´une des oeuvres maîtresses du compositeur hongrois

Mais nous attendions surtout la suite avec deux oeuvres de Berlioz. Tout d´abord la Symphonie fantastique (par l’orchestre de Győr sous la direction de Kálmán Berkes). Une interprétation admirable, probablement le temps fort de la journée. Tous les pupitres bien à leur place, offrant une somptueuse sonorité, brillante, mais sans tonitruence. Une Symphonie fantastique écrite trois ans seulement après la mort de Beethoven, alors que le jeune Berlioz, alors follement amoureux (mais il l´était en permanence,,,), n´avait que 27 ans…(7). Puis ce fut Harold en Italie, rarement donné. Qui est en fait un concerto pour alto écrit à la demande de Paganini („Symphonie en quatre parties avec alto obligé”). Interprétée ce soir par les musiciens de Pécs (Philharmonie de Pannonie) placés sous la direction d´András Vass avec Máté Szücs en soliste. Une agréable découverte, oeuvre richement orchestrée, offrant des thèmes charmants. Ici servie par une interprétation correcte (quoiqu´on en eût attendu un peu plus de finesse).

Puis ce fut, avant de passer au concert de clôture, cinq pièces religieuses chantées par un choeur d´hommes (chorale Szent Efrém). Sur lesquelles je passe…. Quant au concert de clôture, il était, comme chaque année, traditionnellement dirigé par Iván Fischer, directeur artistique de la manifestation, et ses musiciens de l´Orchestre du Festival. Avec trois pièces au programme: „Légende de Saint François de Paule marchant sur les flots” (précédée d´une explication par Fischer), la Danse macabre (avec le pianiste géorgien Nicolas Namoradze en soliste) et la version orchestrée de la Deuxième rhapsodie. A noter, dans la Danse macabre (Totentanz, variations sur le Dies ire) une prestation impressionnante du pianiste accompagné par un orchestre brillant. Tous, soliste et orchestre, en parfaite symbiose. Mais c´est encore avec la Deuxième rhapsodie qu´Iván Fischer allait nous surprendre. Dans une adaptation indédite, encore jamais entendue, qui sortait du cadre, souvent bien fade, des transcriptions habituelles. Probablement concoctée par le chef. Dans une orchestration colorée, rutilante, accompagnée par un cymbalum, nous offrant une interprétation particulièrement entraînante. Avec en prime un long solo de cymbalum, cadence d´une incroyable virtuosité. Voilà qui était idéal pour terminer cette journée en beauté. (8)

Pour conclure? Tout d´abord une occasion rêvée pour retrouver, découvrir ou redécouvrir des oeuvres de nos compositeurs favoris. Mais aussi un constat: le niveau exceptionnel de la vie musicale en Hongrie, tant par le nombre que par la qualité de ses formations et interprètes. Un voeu pour terminer: que le prochain marathon nous fasse retrouver nos musiciens préférés „sur le vif”, et non par écran interposé.

 

Pierre Waline, 7 février 2021

 

(1): les précédents couples: Schumann-Mendelssohn, Debussy-Ravel.

(2): né en 1803, Berlioz était de huit ans l´aîné de Liszt (qu´il appelait „le Papagini du piano”). Liszt dont on célèbre cette année le 210e anniversaire de la naissance.

(3): Liszt, reçu dans son enfance par Beethoven, fut élève de Czerny, lui-même élève de Beethoven.

(4): Gergely Bogányi, Dávid Báll, Zoltán Fejérvári, József Balog, János Palojtay, Ádám Balógh, Nicolas Namoradze.

(5): 26 ans. Lauréat du Concours Honens (Canada) en 2018.

(6): A noter que, lors de la création du 1er concerto avec Liszt au piano, c´est précisément Berlioz qui était au pupitre.

(7): amoureux de l´actrice anglaise Harriet Smithson qu´il allait épouser trois ans plus tard.

(8): manquait à l´appel la Marche hongroise de la Damnation de Faust, qui eût idéalement trouvé sa place ici. Inspirée de la Marche de Rákóczi, elle fut donnée en concert par Berlioz lors de son séjour à Pesth en février 1846, ce qui lui valut un véritable triomphe de la part du public hongrois. (cf. „Budapest au XIXe siècle vue par un voyageur peu ordinaire” (30 août 2017).


 

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