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Egy francia Magyarországon - Pierre Waline blogja

Francia születésű, nyugdijas vagyok, Pesten élek. Szeretek itt élni, szeretem Magyarrszágot, a nyelvet, a kultúrát, de jó néha hazamenni Párizsba is. Szeretem a klasszikus zenét. Fontos számomra a kommunikáció, meg a harc az intolerancia és a rasszizmus ellen.

Bof....
Déteste par dessus tout l'intolérance, le nationalisme et le racisme, encore trop répandus...
Mindenek elött a nacionálzmus, az intolerancia és a racizmus ellen szeretnék küzdeni, amelyek sajnos tul gyakori jelenségek a mai világban...

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Après de longs mois de fermeture, l´Opéra de Budapest s´apprête à rouvrir ses portes au public. Certes, tout au long de la pandémie, nous avions été gratifiés de représentations diffusées en ligne, mais reconnaissons que, surtout dans le cas des représentations scéniques, rien ne remplace la présence sur place.

Reprise qui s´ouvrira sur une saison que l´on nous promet originale, riche et variée, offrant un programme ambitieux avec la participation de nombreux artistes de renom international (chefs, metteurs-en-scène, chorégraphes, chanteurs). Jugeons-en. Dix-sept premières - dont sept qui avaient été précédemment programmées, mais avaient dû être annulées. Au total quatre cents représentations réparties sur les trois salles. A quoi s´ajoute une foule d´interventions variées (1300) - concerts, soirées de musique de chambre, programmes dédiés aux enfants, activités médiatiques, accompagnement et partenariat dans des évènements artistiques, etc. - qui ouvrent une voie nouvelle dans la vie de l´Opéra. Rappelons que l´institution dispose de trois sites sur Budapest: la traditionnelle salle de l´avenue Andrássy, la salle du théâtre Erkel avec ses quelque 2500 places et l´Atelier Eiffel récemment ouvert. La salle de l´avenue Andrássy fait actuellement l´objet d´une rénovation de fond en comble, sa réouverture étant prévue pour le cours de la prochaine saison. Parmi les invités de marque, signalons le retour de Placido Domingo qui se produira tant comme chef que comme chanteur ou encore la présence de notre compatriote Patrica Petibon et d´Anna Netrebko. Nous citerons encore les noms d´Erwin Schrott, Peter Seiffert, Matthew Polenzani et Lawrence Brownlee, tandis que le baryton anglais Sir Willard White se verra confier les rôles-titres dans Barbe bleue et Porgy.

Les Premières, tout d´abord. Signalons, pour commencer une production de Carmen qui sera donnée à partir de septembre sur la scène de l´Atelier Eiffel (et sera également donnée ce mois-ci en plein air à l´île Marguerite). Une Carmen transposée à notre époque dans une mise-en-scène de l´Espagnol Calixto Bieito (qui l´avait également produite à Paris). Parmi les représentations qui avaient dû être annulées, L´Échope de l´orfèvre, oeuvre de jeunesse du futur Jean-Paul II, mis en scène par János Szikora en coproduction avec le théâtre de Székesfehérvár. Également initialement programmé, mais annulé, sera créé en Hongrie un opéra-ballet de Philip Glass d´après Les Enfants terribles de Jean Cocteau sur une mise-en-scène et chorégraphie de Dóra Barta. Signalons encore Pelléas et Mélisande mis en scène par Kristen Dehlholm, produit par sa troupe danoise Hotel Pro Forma ou encore Cantates en croix (Keresztkantáták) sur une musique de Bach par Csaba Horváth et son ensemble avec la participation de la troupe Forte Társulat. Sur la scène du théâtre Erkel seront donnés deux ouvrages précédemment annulés, Les Contes d´Hoffmann dans une toute nouvelle production de Kriszta Székely, et La Fille du régiment dans une mise-en-scène de Csaba Polgár. Pour célébrer le bi-centcinquantenaire de Beethoven seront donnés sur la scène de l´Atelier Eiffel Le Roi Etienne et Les Ruines d´Athènes, composés pour l´ouverture du Théâtre allemand de Pesth en 1812. Production confiée, pour la direction et dans une légère mise-en-scène, au chef Géza Oberfrank. Une nouveauté présentée cette saison, l´opéra comique Mariage au temps du carnaval (Farsangi lakodalom) du Hongrois Ede Poldini, de retour sur scène après soixante ans d´absence, produit par András Almásí-Tóth, qui tombe à pic avec son histoire de quarantaine…

Mais c´est avec la réouverture de la salle de l´avenue Andrássy, prévue le 11 mars prochain, que sera attendu le temps fort de la saison avec une série de manifestations se tenant quatre jours durant. Le premier soir, ce sera une répétition générale de László Hunyadi (F.Erkel) devant des élèves venus de Hongrie et des pays voisins. Le lendemain, 12 mars, sera donnée une soirée de gala avec Placido Domingo au pupitre. Le troisième soir sera donnée la version initiale de László Hunyadi dirigée par Balázs Kocsár dans une mise-en-scène du directeur de l´Opéra, Szilveszter Okovács (dont ce sera le début à la scène). Et pour clôre ces quatre journées sera donné le 14 un ballet de Kenneth MacMillan, Mayerling par le corps de ballet de l´Opéra dans une version totalement nouvelle.

Un bâtiment entièrement rénové qui aura retrouvé sa pompe d´antan, mais aussi sera doté des infrastructures les plus modernes et verra son acoutstique sensiblement améliorée. Idéal pour donner Wagwer, avec tout ´abord, en avril, Parsifal, puis Le Crépuscule des Dieux. A côté de ces premières seront par ailleurs reprises des productions de la saison dernière, mais jusqu´ici uniquement accessibles en ligne. Entre autres: Andrea Chénier, Le violoniste de Crémone (Jenő Hubay), Don Carlos, Figaro, Le Roi Etienne, Le Malade imaginaire, A walking dead (de l´Américain Jake Hegger), Maître et Marguerite (Levente Gyöngyösi), Salomé, Tante Simona (Ernő Dohnányi), l´Enlèvement au Sérail ou encore Le Bourgeois gentilhomme. Comme on voit, la part belle sera donnée à des oeuvres de compositeurs hongrois.

Pour ce qui concerne les ballets. outre Mayerling déjà cité seront présentées à l´Atelier Eiffel trois productions contemporaines: Chroma de Wain McGregor, Sade case de Sol León et Paul Loghtfoot, enfin Le coeur de Paquita de Petipa dans une transposition due à Irina Prokofieva et Albert Mirzoyan. Sans compter la reprise des grands classiques: Romeo et Juliette, Onéguine, Gisèle, Le Casse-noisette, La Fille mal gardée (avenue Andrássy), Cacti et Episode 31 (Alexander Ekman), Don Juan (Thierry Malandain) et l´Oiseau de feu (Atelier Eiffel)

Quant aux artistes étrangers, nous ne saurions ici les citer tous. Rappelons la venue de Placido Domingo qui chantera dans Simon Boccanegra, Erwin Schrott dans Mephistophéles, Peter Seiffert dans Parsifal ou encore Matthew Polenzani dans Don Carlos, pour ne citer qu´eux. Ou ce récital que donnera Patricia Petibon et cet autre par Anna Netrebko en duo avec Yousif Eyvazov Outre les chanteurs, chorégraphes et metteurs-en-scène inerviendront également des chefs étrangers. (Tel notre compatriote Frédéric Chaslin dans Pelléas)

Enfin, signalons une reprise des tournées en province. A mentionner également la participation de l´orchestre et du choeur qui accompagneront la messe solennelle qui sera célébrée par le pape François sur la place des Héros à l´occasion du 52ème Congrès eucharistique international qui se tiendra début septembre à Budapest. Un autre temps fort, donc.

Pour terminer, un mot sur l´ouverture de l´Espace Eiffel, dernier né de l´institution, visiblement „enfant chéri” de son directeur Szilveszter Okovács. Site que nous avons déjà largement présenté dans ces colonnes. Un rappel en un mot: il s´agit d´un ancien dépôt de locomotives entièrement réaménagé pour offrir un cadre adapté aux opéras de moindre taille (500 places) et oeuvres contemporaines. Un site multifonctionnel également dédié aux répétitions et servant d´atelier et d´entrepôt. De nombreuses productions y sont programmées, notamment un programmne réservé aux jeunes.

 

 Une saison qui se présente apparemment sous les meilleurs auspices. Pourvu que ne vienne pas compromettre le tout une nouvelle vague de la pandémie. Mais ne jouons pas les oiseaux de mauvais augure et préparons-nous à retrouver dès la rentrée nos oeuvres et interprètes favoris. Une saison qui sera placée sous le signe du renouveau.

Après une si longue attente, voilà qui sera somme toute bien mérité.

 

Pierre Waline, 3 juin 2021

(Photo: Attila Nagy) 

 

Paradoxalement, depuis la fermeture des salles de concert, peut-être jamais l´offre n´aura été si riche en matière de musique. Retransmis sans public sur les réseaux, certes, mais d´autant plus accessibles, car suivis de chez soi, et se succédant quasi quotidiennement. C´est ainsi que, pour commémorer les 140 ans de la naissance de Béla Bartók se tiennent ces jours-ci en Hongrie des „semaines internationales d´Art” sous le titre de „Printemps Bartók” (Bartók Tavasz). Virtuelles, donc, mais offrant à l´internaute un programme riche et varié. Dont une soirée consacrée à Mozart (retransmise depuis le palais des Arts-Müpa). Au programme: la 33ème symphonie K319, la 9ème concerto K271, dit „Jeunehomme” et la Messe en ut, K427. Les interprètes: l´orchestre Orfeo et le choeur Purcell placés sous la baguette de leur fondateur et chef permanent György Vashegyi. En solistes: Mihály Berecz dans le concerto, Sabine Devieilhe, Katalin Szutrély, Zoltán Meggyesi et Loránt Najbauer dans la Messe en ut. Tous hongrois, à l´exception de la soprane française Sabine Devieilhe. Et tous déjà bien connus (et appréciés).

M.Berecz S.Devieilhe Gy.Vashegyi

La symphonie en si bémol K 319 fut composée à Salzbourg en juillet 1779 (Mozart avait alors 23 ans). Écrite à l´origine en trois mouvements pour un ensemble réduit, Mozart y ajouta par la suite le menuet et le trio pour en confier le manuscrit en 1785 - en même temps que celui de la symphonie Haffner - à la maison Artaria. (L´une des rares à avoir été imprimées de son vivant). Composée lors de la dernière période salzbourgeoise du compositeur, l´oeuvre est empreinte d´une atmosphère radieuse („Décontractée, mais non frivole”, B. Massin). Certains déclarent y reconnaître un thème que l´on retrouvera dans la symphonie Jupiter. D´autres, faisant preuve d´imagination (Sainte Foix) y voyant du Schubert avant l´heure, voire, dans le finale, un „tremplin” qui inspirera Beethoven dans sa 8ème symphonie (Einstein). Peu importe. Ce que nous en retiendrons est son côté particulièrement soigné et, encore une fois, son climat serein qui préfigure la proche libération des contraintes salzbourgeoises. Elle est surtout connue pour son brillant finale (allegro assai).

Créé à Munich en octobre 1777, le concerto „Jeunehomme” en mi bémol, neuvième de la série, était dédié à une pianiste française rencontrée à Salzbourg (qu´il retrouvera probablement l´année suivante à Paris). De cette Mlle Jeunehomme, nous savons bien peu de choses, sinon qu´elle était une virtuose réputée. Nous supposons cependantt qu´elle initia le jeune compositeur aux dernières tendances de la mode musicale parisienne, influencée par Gluck et Rameau pour se départir du style galant alors en vogue. Ce qui se ressent dans la qualité de l´oeuvre que nous offre le jeune Mozart. Il avait alors 21 ans, donc majeur, et commençait à envisager sérieusement son départ pour Vienne. Pour preuve de l´importance qu´y attachait Mozart, l´oeuvre ne sera plus suivie pour un bon moment d´autres concertos (mis à part le concerto pour deux pianos). Qu´il nous soit permis de citer à cet égard un critique qui en décrit fort bien l´originalité: Le Concerto « Jeunehomme » dépasse tous les cadres connus à l’époque. C’est le premier exemple de concerto où soliste et orchestre dialoguent continûment de cette façon. Chose inhabituelle dans le genre, le piano entre d’emblée, sans introduction orchestrale. Il n’est pas caractérisé par un thème propre, contrairement à la coutume : il est immédiatement intégré à la trame musicale. Un motif se dessine, mais dont le compositeur explore les variations plutôt que d’en inventer plusieurs à la suite (autre nouveauté). L’Andantino en ut est suivi d’un Rondo riche en inventivité. La structure harmonique est inattendue. La construction, particulièrement riche, inclut un menuet à trois temps. Le thème (repris quatorze ans plus tard comme leitmotiv de Monostatos) est traité en quatre variations. Autant d’innovations qui font aujourd’hui commenter le Concerto « Jeunehomme » comme une rupture dans l’histoire du genre et une préfiguration des concertos romantiques.„ (Louis Gohin).

De la musique religieuse de Mozart, le public connaît surtout son Requiem et la Messe du Couronnement. Bien moins souvent jouée, la Grande Messe en ut figure pourtant au rang de ses oeuvres majeures. Messe que Mozart composa à l’époque de son mariage avec Konstanze Weber, alors qu´établi à Vienne, il venait de s´affranchir du Prince-Archévêque Colloredo. Elle répond à un voeu que le jeune Wolfgang avait formulé pour la guérison de sa fiancée alors gravement malade et pour la réalisation de leur hyménée. Elle fut donnée à Salzbourg lors d´un voyage destiné à présenter Konstanze à son père. C´est elle qui y tenait la partie de soprano. Il s´agit d´une oeuvre inachevée (y manquent la seconde moitié du Credo et tout l´Agnus Dei). On ignore pour quelle raison, nombre de spéculations plus ou moins fantaisistes ayant été avancées sur le sujet. Peu importe, car, même en l´état, on peut y voir, avec le Requiem - également inachevé - l’un des deux sommets de sa musique religieuse.

Pour la première fois composée de son plein gré, librement et non sur commande, la Messe en ut fourmille d´ innovations par rapport à ses compositions précédentes. Tout d´abord par l´influence de Bach que le jeune Mozart venait précisément de découvrir et d´étudier. Notamment par son style contrapuntique et le recours à la fugue. Forte influence également de Haendel dont Mozart connaissait les oratorios. Autre nouveauté: la dimension de l´orchestre, élargi, notamment du côté des vents. Une particularité, enfin: le traitement de certains passages comme de véritables arias confiés à la soprano, Konstanze oblige... (En l´occurrence deux sopranos.) Tel le Laudamus te du Gloria ou encore le fameux Et incarnatus est du Credo.

 

 

Les interprétations?

De la symphonie, nous retiendrons cette brillance, cette fraîcheur et cette impression de légèreté, si caractéristiques de la formation de Vashegyi, qui joue sur instruments anciens. Notamment du côté des cuivres et des bois. Une originalité: l´introduction d´un piano-forte pour soutenir, mais discrètement, le jeu des cordes. Probablement une trouvaille (bienvenue) du chef.

Mais c´est surtout par la suite, avec le concerto, que nous attendions l´un des temps forts de la soirée. Du jeune soliste (23 ans), nous avons déjà dit le plus grand bien et n´avons plus à le présenter. Caractérisé entre autres par un jeu clair, détachant bien les notes, même dans les passages rapides. (A priori conforme à l´esprit du compositeur dont les témoins décrivaient le style staccato.) Mais c´est ici surtout l´instrument qu´il nous faut évoquer, copie d´un piano-forte de l´époque. Instrument qui, contrairement à ceux que nous avions l´habitude d´entendre, sonnait admirablement, offrant notamment des graves chaudes. Un instrument pour lequel le jeune pianiste semble avoir une prédilection. Nous lui laisserons ici la parole: „C´est sous l´influence de György Vashegyi et de Malcolm Bilson que j´ai commencé à m´intéresser à cet instrument, pour y jouer non seulement Haydn et Mozart, mais aussi Beethoven et Schumann. Bien que difficiles d´accès et exigeant une toute autre technique, j´en imposerais, si cela ne tenait qu´à moi, la pratique à mes collègues.”

C´est avec la Messe en ut que nous attendions le véritable temps fort de la soirée. Une oeuvre, comme on l´a vu, qui fait la part belle aux deux sopranes. Ici, toutes deux absolument irréprochables. Pureté de la voix, délicatesse dans les nuances, aisance tant dans les aigus que dans les graves. Il faut dire qu´elle disposent toutes deux de sérieuses références. Sabine Devieilhe désignée en 2013 „Révélation Artiste Lyrique” aux Victoires de la Musique, puis „Artiste lyrique de l´année” deux années plus tard. Quant à sa partenaire hongroise, Katalin Szutrély, que nous avions déjà eu l´occasion d´entendre et apprécier dans la même oeuvre (1), elle remporta en 2000 le Prix de la Société Wagner lié au Festival de Bayreuth. (Soprane, certes, mais à la voix assez proche du timbre mezzo, la distinguant de sa jeune partenaire française, soprano colorature, ce qui n´en donnait que plus de couleurs à leur passage en duo.) Bien qu´excellents, nous ferons moins de commentaires du côté des hommes en raison de leur rôle plus limité, notament le baryton (Loránt Najbauer, formé aux État-Unis) qui n´intervient qu´à la fin de l´oeuvre. Pour le reste, de l´orchestre ou du choeur, nous ne savons qui louer le plus. Tous. Le choeur, tout d´abord: clarté, pureté des voix, parfaite diction et cette capacité à passer sans transition du forte au pianissimo. Quant à l´orchestre, nous en avons déjà souligné ces mêmes qualités que nous retrouvons ici (fraîcheur, clarté des registres). Le tout sous la direction animée et vive d´un Vashegyi dirigeant sans baguette et sans pupitre.

Une belle soirée, donc. Mais sans surprise, connaissant le niveau, tant du chef que de ses musiciens et solistes. Mozart qui semble être ces temps-ci particulièrement à l´honneur sur les rives du Danube. Tel ce récital de musique de chambre qui lui était consacré le même soir ou encore cette prochaine interprétation du Requiem (le 26 mai) donnée par Iván Fischer et son Orchestre du Festival à la mémoire des victimes du Covid.

Un Mozart à consommer sans modération. Ce dont nul ne se plaindra.

Pierre Waline, 19 mai 2021

(1): Concert Mozart à Budapest: un auditoire envoûté lors d´une soirée qui fera date.”, 16 novembre 2018.

 



 

Bien qu´ayant choisi de présenter des airs de bravoure, ce n´est pas tant la performance physique qui m´attire, que mon souci de restituer le lyrisme, le drame et la passion que recèlent ces morceaux qui offrent des valeurs uniques au plan musical.”

Récemment tombée gravement malade, la soprane colorature hongroise Klára Kolonits avait dû pour un temps quitter la scène. Sans renoncer toutefois à se vouer à son art, nous offrant, tout au long de la pandémie, des récitals à domicile, diffusés sur son site. Soirées de lieder, accompagnées au piano par son mari, genre vers lequel elle a choisi d´élargir sa palette. Une chanteuse que nous avions déjà eu maintes fois l´occasion d´entendre et d´apprécier par le passé. Sans nul doute l´une des plus en vue sur la scène hongroise (1).

Son retour ce soir était donc plus que bienvenu. Retour en force pour un récital consacré à des extraits des répertoires italien (Bellini, Donizetti, Rossini, Verdi) et français (Massenet, Meyerbeer, Charpentier). Entourée de ses partenaires et amis, la mezzosoprano Atala Schöck et le ténor Szabolcs Brickner. Atala Schöck qui figure parmi les meilleures mezzos actuelles en Hongrie et Szabolcs Brickner qui a été à plusieurs reprises son partenaire, notamment dans la Traviata. Le tout, pandémie oblige, accompagné au piano par son mari, le chef et compositeur Dániel Dinyés.

Réputée pour ses interprétations des grands rôles du répertoire, de la Reine de la Nuit à la Traviata en passant par Fiordiligi ou encore Gilda, Mimi, Dona Anna, Luisa Miller, la Norma ou Constanze, sans compter le répertoire contemporain (2), Klára Kolonits a choisi de nous présenter ce soir des morceaux indédits rarement donnés, voire, pour certains, donnés en première à Budapest. Visant, dans le choix de ses héroïnes, à présenter une palette aussi large que possible des sentiments que peut éprouver une femme, de la tendresse à la cruauté.

Morceaux précédés d´une présentation par le jeune musicologue Dániel Mona. Petits topos richement documentés, présentés de façon détaillée, mais jamais ennuyeuse, et non dépourvus par moments d´une petite note d´humour.

           

C´est par Bellini que débutait la soirée, avec l´air de Juliette du premier acte des Capulets et Montaigus. (Dont nous apprenons que le livret est inspiré, non du Roméo de Shakespeare, mais d´une oeuvre qui l´avait précédé.) Suivait un duo extrait du Sémiramide de Rossini (Sémiramide et Arsace) en couple avec Atala Schöck. Deux voix (soprano colorature et mezzo-soprano) qui s´accordaient idéalement et nous ont enchantés. Pour passer ensuite au Lucrèce Borgia de Donizetti (air de Lucrèce) directement enchaîné sur un air de la Favorite (Léonore) par Atala Schöck. Puis ce fut la Norma, non le trop connu Casta diva, mais le duo Norma-Pollione du deuxème acte avec le ténor Szabolcs Brickner, parfait dans le rôle de l´amant dépité. Et, pour terminer en beauté sur le répertoire italien, l´air de Giselda extrait du IVe acte des Lombards de Verdi.

Venait ensuite le répertoire français pour lequel la chanteuse semble avoir une prédilection. A commencer par le Manon de Massenet, avec le duo dit „de Saint Sulpice” extrait du IIIe acte, en partenariat avec Szabolcs Brickner. Le ténor qui allait prendre le relais avec l´air de Vasco de Gama extrait de l´Africaine de Meyerbeer. A noter une parfaite diction de notre langue, léger - mais charmant - accent mis à part. Entre temps Klára Kolonits nous avait servi un air du rôle titre („Depuis le jour...”) extrait du Louise de Charpentier, une révélation. Et pour terminer, un opéra comique qui eut son heure de gloire, tombé aujourd´hui dans l´oubli „L´Étoile du Nord” de Meyerbeer, la soprane (air de Catherine) étant ici accompagnée, outre le piano, par deux flûtistes (János Rácz, Dóra Gjorgjevic). Pour le coup, ce fut, pour teminer en beauté, probablement un des temps forts de la soirée (avec le duo de Manon). Air virtuose où la voix s´entremêle délicieusement avec le chant des flûtes. Un air particulièrement exigeant, visiblement écrit pour mettre en valeur les talents des chanteuses, avec au passage quelques vocalises acrobatiques. Ce dont Klára Kolonits s´est tirée avec aisance et brio.

Que retenir de cette soirée? Tout d´abord cette incroyable aisance et cette maîtrise. Impression de facilité qui n´est pas le fait du hasard, mais le résultat de nombreuses années d´un long travail au cours duquel la chanteuse s´est employée sans relâche à perfectionner son art (2). A noter encore cette pureté de la voix, une voix puissante, mais toujours servie en finesse, même dans les passages les plus forts.

Comblés par une telle soirée, il ne nous reste qu´à formuler un seul désir: celui de la retrouver au plus vite sur scène. Car, outre ses qualités de chanteuse, Klára Kolonits excelle également dans son jeu en scène.

Pierre Waline, 26 avril 2021

Photos: Péter Rákossy

(1): couverte de récompenses, Klára Kolonits s´est notamment vu décerner le prestigieux prix Kossuth. Egalement connue - et reconnue - à l´étranger où elle s´est entre autres produite à Copenhague, Amsterdam, La Haye, Weimar et au festival de Savonlinna en Finlande.

(2): Eötvös, Kurtág, Boulez et son mari pour le répertoire contemporain. Se produisant également dans le répertoire des oratorios (Haendel) et pièces religieuses (Requiem de Verdi).

(3): Klára Kolonits a suivi entre autres des masterclass auprès d´Anna Reynolds, de Walter Berry et d´Ileana Cotrubas.


 


 



 

Au départ, rien ne la prédestinait à la scène. C´est au sport de compétition qu´elle se consacrait, avec succès, d´ailleurs. Jusqu´au jour où un accident vint mettre brutalement fin à sa carrière sportive. Véritable traumatisme dont elle avoue ressentir aujourd´hui encore les effets. Ce n´est alors que progressivement et un peu par hasard qu´elle se tourna vers le monde de la musique pour lequel elle n´avait pas au départ d´attaches particulières. Sinon d´avoir assisté dans son enfance à une représentation de La Flûte enchantée (qui allait par la suite devenir son „opéra fétiche”). Pour se voir aujourd´hui projetée au devant de la scène internationale. Trente après ses débuts. C´était en janvier 1991, au Théâtre Erkel de Budapest, dans le rôle de Papagena. Elle avait alors tout juste vingt ans.

Sa carrière? Chantant occasionnellement dans des fêtes familiales, la jeune lycéenne fut remarquée par une professeure de chant qui la fit entrer au Conservatoire de Szeged. Conservatoire dont elle sauta les quatre années de formation pour en sortir au bout de deux ans. Entre temps, elle s´était présentée à une audition publique organisée par l´Opéra national, en y chantant l´air de la Reine de la Nuit (le second) seul et unique morceau qu´elle connaissait. A sa grande surprise, elle fut engagée pour devenir alors, à dix-neuf ans, la plus jeune chanteuse de la troupe (1). C´est dans le rôle de Papagena qu´elle allait débuter, se voyant en même temps proposer un contrat comme chanteuse permanente sur la scène de la Redoute (Pesti Vigadó). Sur invitation de la chanteuse hongroise Júlia Hamari, elle se produisit dès l´année suivante à Bruxelles dans les Capulets et Montaigus de Bellini (extraits).

Dès lors allait débuter une carrière internationale qui la mena d´abord à New York, puis en Suisse en passant par Leipzig et Cologne. Avant de suivre, sur bourse, une formation à Philadelphie, puis à Milan. Pour se produire jusqu´en 1999 dans la troupe permanente de l´Opéra de Budapest où elle se vit confier les rôles les plus divers, de Haydn à Humperdinck (Hänsel und Gretel) en passant par la Chauve souris (Adèle) et La Flûte enchantée (La Reine de la Nuit). Et se voir proposer en 2004 un contrat de quatre ans par le MET de New York. Revenant sur l´abandon de sa carrière sportive, la soprane colorature hongroise se plaît à dresser une comparaison entre les deux genres: „Tous deux destinés au public, en compagnie de coéquipiers et exigeant endurance pour tenter sans cesse de se perfectionner. Supposant de grands sacrifices. Le chant qui, néanmoins, me procure une existence d´une richesse et variété que je n´aurais pu obtenir ailleurs.”


Sans conteste aujourd´hui l´une des chanteuses les plus en vue du pays. Il n´est donc pas étonnant que l´Opéra lui ait consacré une soirée pour célébrer ses trente ans de carrière. Soirée dite „de gala” au cours de laquelle lui furent confiés les airs les plus célèbres qui ont fait sa notoriété. De La Reine de la Nuit, devenu sa „vitrine”, à l´Enlèvement au Sérail (Konstanze), en passant par Donizetti (Don Pasquale, Lucia de Lamermoore) et Verdi (Rigoletto) sans oublier Johann Strauss (La Chauve souris) et l´opéra français (Lakmé et Carmen). Entourée pour cela de partenaires parmi les plus réputés sur la scène de l´Opéra.

 

Soirée de gala? Pas réellement. Je dirais pluôt une suite d´entretiens en tête à tête avec Szilveszter Okovács, directeur de l´Opéra, entrecoupés d´airs. Ce qui conférait à l´ensemble l´impression d´un puzzle, certes non dépourvu de charme, mais manquant un peu d´unité. Par ailleurs, des airs fort bien chantés, certes, mais où elle ne fut pas dans tous les cas accompagnée de façon absolument irréprochable. Et parfois présentés dans une „mise-en-scène” curieuse, un peu déroutante (Carmen). D´une façon générale, on a beau faire, présenter des airs isolés, de plus accompagnés au piano, ne remplacera jamais le charme des scènes prises „sur le vif”.

Au delà de la partie „musicale” de la soirée, ce qui a surtout retenu notre attention est cette découverte d´une personne particulièrement attachante, naturelle, souriante, voire enjouée, ne manquant pas d´humour, allant même par moments jusqu´à l´autodérision. Preuve d´une grande modestie et simplicité pour la star qu´elle est devnue. De plus, absolument charmante. Nous comblant d´anecdotes parfois cocasses. Tels ses débuts au Théâtre Erkel, où elle n´avait jamais mis les pieds de sa vie, se perdant dans les étages au moment où elle devait se préparer à entrer en scène. A la question „Mais vous deviez être sacrément angoissée”, la réponse: „Non, car au moins, je n´ai pas eu le temps d´avoir le trac” ! Tout le personmage est là !

Une soirée qui nous a procuré l´occasion de redécouvrir une chanteuse que nous avions déjà admirée sur scène, mais se dévoilant ici sous un jour intime, un peu comme une amie. Et nous ayant fait passer un bon moment.

En attendant de la retrouver sur scène.

 

Pierre Waline, 28 mars 2021

Photos: Valter Berecz

(1): une anecdote que la chanteuse se plaît à évoquer: un air assez long dont elle n´avait appris que la première partie. Coup de chance, c´est précisément là, parvenue au beau milieu, qu´elle fut interrompue pour se voir annoncer son engagement… (La Reine de la Nuit qu´elle s´amuse à qualifier aujourd´hui de „rock star”...)

 



 

Plus qu´une habitude, c´est devenu un rite: depuis 2018 se tient chaque année à Budapest en ce premier dimanche de mars une journée de concerts entièrement dédiée à Mozart. L´initiateur et organisateur de la manifestation: le chef hongrois András Keller et son ensemble, Concerto Budapest. Pour cette quatrième édition, quatre concerts étaient inscrits au programme, qui se sont tenus dans la grande salle de l´Académie de musique (Zeneakadémia). Sans public, retransmis en direct sur les réseaux. Et en prime, un choix de pièces pour piano enregistrées „hors les murs”.

Journée nous offrant un programme varié associant piano et musique de chambre, concertos et symphonies. Avec en bis une surprise: une oeuvre inédite du compositeur de Salzbourg, récemment découverte, Allegro en ré mineur. Oeuvres interprétées, outre András Keller et son ensemble, par le chef Gábor Takács-Nagy, ainsi que des jeunes pianistes établis en Hongrie ou à l´étranger, la Canadienne Angela Hewitt et le pianiste américain Malcolm Bilson. Tous hôtes réguliers de la formation.

En concert d´ouverture, le quatuor à cordes K421 et le quatuor avec piano K478. Pour la suite, deux concertos pour piano: le 23ème en la majeur et le 20ème en ré mineur et deux symphonies: la 34ème en ut majeur et la 39ème en mi bémol majeur, ainsi qu´une ouverture (La Clémence de Titus). Nous étaient également proposés des extraits de trois sonates pour piano. Le tout complété de Cinq contredanses K609, de la Petite musique de nuit et d´une transcription à deux pianos du Quintette K617 pour harmonica, flûte, hautbois, alto et violoncelle (1791). Un programme varié, comme l´on voit. Peut-être un peu trop dispersé et faisant impasse sur le chant et autres oeuvres majeures. Mais ne jugeons pas trop vite. Présenter Mozart sur quatre concerts relève de la gageure. Ne boudons donc pas notre plaisir et soyons reconnaissants au chef hongrois de nous avoir offert cette nouvelle occasion d´entendre une musique toujours écoutée avec plaisir.

Tout d´abord, en introduction, quelques mots du chef Gábor Takács-Nagy. Qui, en cette période de pandémie, nous présente la musique de Mozart comme un sorte de „remède spirituel”, remontant, baume pour l´âme. Musique imprégnée de cet amour si présent chez Mozart et qui nous fait l´aimer.

Pour ouvrir la journée, les quatuors K421 et K478. Par les membres du quatuor Keller (le chef étant également violoniste) avec la pianiste canadienne Angela Hewitt dans le K478. Le K421 est le deuxième d´une série de six quatuors dédiés à Joseph Haydn. D´après Constance, il aurait été écrit en une nuit, „interrompant son travail à tout moment pour soigner et encourager son épouse qui allait mettre au monde leur premier fils.” (Brigitte Massin). Écrite dans la tonalité de ré mineur, l´oeuvre débute sur des accents, sinon franchement tragiques, du moins empreints d´une touche de tristesse et de mélancolie. „Mozart choisit la tonalité de ré mineur qui pour lui représentera toujours celle de la confession douloureuse faite à voix basse. L’œuvre, courte et dense, est empreinte d’un désespoir complet, où même les tâches de lumières {allusion au trio du menuet} ne semblent être présentes que pour rendre plus intense la tristesse ambiante.” (Laurent Mazliak). A noter qu´avec Haydn, Mozart - qui en composa non moins de 23... - fut le premier à mettre dans le quatuor les quatre instruments sur un total pied d´égalité. Composé un peu plus de deux années plus tard, le K478 a été également écrit dans une tonalité mineure (sol mineur). Ici, Mozart innove en associant piano et trio à cordes, sorte de compromis entre le concerto et le quatuor. A notre connaissance, seul Schobert - que Mozart avait étudié dans son enfance - avait auparavant composé des quatuors pour clavecin et cordes. Réputés difficiles, les deux quatuors, écrits sur commande (un troisième était prévu), furent un échec. Aussi Mozart dut-il renoncer à écrire dans ce genre (qui sera plus tard repris entre autres par Brahms, Schumann et Dvořák). Et pourtant, nous avons là deux de ses oeuvres parmi les plus appréciées aujourd´hui...

Alors ? Un quatuor merveilleusement interprété. En douceur, comme pour en atténuer le côté tragique, dans une fort belle sonorité servie par une prise de son idéale (très proche des instruments). A l´opposé, la pianiste canadienne nous a servi une interprétation énergique, extravertie du K478. Suivie à la lettre par des cordes pleinement engagées. Ce qui, somme toute, convenait à l´esprit de l´oeuvre. Ici aussi, le tout servi par une belle prise de son équilibrée.

Pour la suite était programmée l´ouverture de Titus, suivie du concerto K488 et de la symphonie K338. Sous la direction de Gábor Takács-Nagy. Au départ violoniste, le chef avait été jadis membre du quatuor Takács (1979-1993). Se produisant régulièrement avec la formation d´Iván Fischer, il fait aujourd´hui partie des chefs les plus en vue du pays. Formée entre autres à l´Académie Barenboim-Saïd de Berlin, la jeune pianiste Ivett Gyöngyösi (27 ans) est titulaire de deux premiers prix (concours Chopin et Cziffra). Composée en septembre 1791, La Clémence de Titus fut l´une des toutes dernières oeuvres de Mozart, écrite à l´occasion du couronnement de Léoplod II à Prague. Une oeuvre, sinon méconnue, du moins parfois traitée avec une certaine – et stupide – condescendance. Bien injustement, car elle recèle nombre de merveilleux passages. Écrit à la même époque que les quatuors avec piano, le concerto en la majeur (23ème), également contemporain des Noces de Figaro, est surtout apprécié pour son merveilleux adagio qui n´est pas sans rappeler le célèbre andante du 21ème. De la 34ème symphonie en ut, disons seulement qu´ècrite pour ses amis musiciens de Manheim et Munich, elle relève encore de la période salzbourgeoise. Empreinte de fraîcheur, elle renferme au passage quelques thèmes de danses. Un programme conçu pour présenter sur une heure un échantillon des trois périodes du compositeur. C´est le concerto en la qui aura essentiellement retenu notre attention. Une jeune pianiste, Ivett Gyöngyösi parfaitement à son aise, rendant sa partition avec finesse et fraîcheur. Tant par son physique que par son jeu et son assurance, elle rappelle un peu Hélène Grimaud à ses débuts. Accompagnée, soutenue par un orchestre sonnant merveilleusement, dirigé par un chef aux gestes amples, vifs, mais précis.

Suivait, non un concert, mais une sorte de multiplex préenregistré par des pianistes hongrois établis en divers points d´Europe et Malcolm Bilson à New York. Extraits de sonates, K332 par Klára Würtz à Amsterdam et K331 (Marche turque) par Adrienne Krausz à Bâle. Interprétations sans grand relief qui n´ont pas pleinement répondu à nos attentes. Une belle prestation, par contre, de Malcolm Bilson (85 ans!) depuis New York où il nous a servi une belle interprétation de la sonate K333 (1er mvt) sur la copie d´un piano d´époque. Mais ce qui était surtout à retenir: une transcription pour deux pianos interprétée depuis Salzbourg par Imre Rohmann et Tünde Kurucz, du quintette pour harmonica et divers instruments composé en 1791 (sa dernière oeuvre de musique de chambre). Transcription, due à la jeune pianiste, fort réussie, qui rappelle un peu la Fantaisie en ré mineur.

Avant de retourner - virtuellement - dans la grande salle de l´Académie de musique où nous étions attendus dans la soirée pour un concert de clôture. Cinq contredanses K 609, le 20ème concerto en ré mineur et la 39ème symphonie en mi bémol majeur. L’orchestre étant cette fois placé sous la baguette de son chef permanent András Keller avec Angela Hewitt en soliste. Des contredanses, publiées sur le tard (1791), on retiendra la première qui reprend des airs extraits des Noces de Figaro et la troisième pour son charmant rythme à trois temps. Dans le répertoire des concertos, le 20ème occupe une place à part par son climat sombre et tendu. Tension que seule la romance du mouvement central, vient atténuer, mais pour un bref instant seulement. Une oeuvre particulièrement appréciée par Brahms et Beethoven qui en composa deux cadences. A la différence du quatuor K421 écrit deux ans plus tôt dans la même tonalité, le concerto s´achève toutefois sur une note d´optimisme, comme pour défier le destin. La 39ème symphonie est la première du cycle des trois dernières (sol mineur, Jupiter) composées pratiquement en même temps (juin-août 1788) mais sans en avoir la renommée. Certes, sans atteindre aux sommets des deux suivantes, elle offre malgré tout de beaux passages inspirés, tel son charmant menuet. De ce concert, nous attendions surtout beaucoup du 20ème concerto. Une interprétation qui nous a légèrement laissés sur notre faim. Attaque ralentie du piano, ôtant du même coup un peu de l´effet tragique de l´entrée. Irréprochable au plan technique, Anegla Hewitt, que nous avions tant appréciée dans le quatuor, nous a semblé manquer ici un tantinet de souffle et de respiration. Sauf dans la romance centrale, rendue en finesse et douceur. A retenir, par contre, à son actif, un jeu d´une grand clarté, toutes les notes étant bien détachées. Réserve plus prononcée pour l´interprétation de la 39ème symphonie, que nous avons trouvée par moments un peu sèche, voire parfois dure. De plus avec un menuet pris sur un tempo bien trop rapide. Alors que cette oeuvre eût gagné à être allégée par une interprétation moins puissante, plus aérée. Mais ce sont là des plis que nous avions déjà remarqués auparavant chez le chef hongrois.

Un concert de clôture qui ne fermait pas complètement la soirée, puisque suivi de deux bis. Tout d´abord cette fameuse pièce récemment découverte, cet Allegro en ré mineur, que Mozart composa à l´âge de 17 ans. Morceau joué sur pianoforte par Mihály Berecz, mais qui, malgré les efforts déployés par le pianiste, au demeurant excellent, ne nous a guère comvaincus, offrant surtout l´intérêt d´une curiosité. Suivait la Petite musique de nuit, sorte de symphonie miniature pour cordes avec ses quatre mouvements tradutionnels. Pour l´interprétation, nous nous bornerons à formuler la même remarque que pour la symphonie.

Que retenir de cette journée? Tout d´abord trois temps forts: les deux quatuors du début (à cordes et avec piano) et surtout le 23ème concerto pour sa merveilleuse interprétation, tant par l´orchestre que par la jeune soliste. Une jeune pianiste que nous découvrions ce soir, promise à un bel avenir.

Une journée qui, une fois de plus, tend à présenter la place de Budapest comme constituant une plateforme rêvée pour les amis de la musique. Offrant une riche gamme de concerts et manifestations diverses. Tels, rien qu´en ce mois de mars, un festival Cziffra (présenté dans ces colonnes), un festival Béla Bartók et des journées „Bach pour tous”. Sans parler des retransmissions hebdomadaires de l´Opéra et en attendant la prochaine reprise des journées „Beethoven à Buda”. Une offre riche et variée de concerts, certes donnés sans public. Malgré tout, ne nous plaignons pas trop… En attendant ce jour bénit où les salles réouvriront.

Il n´est pas interdit de rêver...

Pierre Waline, 8 mars 2021

 

Titulaire de nombreux prix, le jeune pianiste hongrois Marcell Szabó (33 ans) a effectué plusieurs visites dans notre capitale pour s´y produire en concert. Séjours qui l´ont marqué au point d´avoir pris l´initiatve de monter une suite de récitals sous le titre „Un jour à Paris (romantisme, impressionnisme, carnaval)”. Récitals consacrés à la période fin XIXème-début XXème. Les compositeurs inscrits au programme, outre les incontournables Ravel et Debussy: Saint-Saëns, Chabrier, Satie, Fauré, Massenet, Poulenc, Paule Maurice et Duruflé. L´intitulé des récitals: Le romantisme français (Saint-Saëns, Fauré), Salon imaginaire (mélodies), Baudelaire, la muse d´une époque, Les impressionnistes, Perles rares et Carnaval (Saint-Saëns, Poulenc). Manifestation faisant intervenir cinq heures durant, outre la jeune chanteuse Eszter Zemlényi et le baryton Attila Erdős, près d´une vingtaine d´instrumentistes, de la harpe au piano, du saxophone au basson, du violon à la contrebasse, et bien d´autres. Le tout animé par la présentatrice Anna Novotny.

C´est en ces termes, pour le moins flatteurs - peut-être un peu excessifs - que ses organisateurs nous présentent la manifestation: „Paris à la Belle Époque. Le monde entier a les yeux rivés sur la France, chacun aspire à se rendre à Paris. Première course automobile, Exposition universelle, Cinématographe, Picasso, Renoir, Monet, floraison de la vie musicale, tout cela résume le Paris d´alors. S´y côtoient romantiques, impressionnistes, expressionnistes, et membres de l´avant-garde que l´on croise dans les salons et cafés où ils confrontent leur propre esthétique à celle des Allemands. Si cette époque évoque pour beaucoup les noms de Debussy et Ravel, bien d´autres seraient à citer, dont la liste serait trop longue à dresser. Les élèves et anciens élèves de l´Académie de musique (Zeneakadémia) vont tenter d´y entraîner le public. Sorte de condensé présenté sur une journée, au-delà des barrières du temps et de l´espace, de ces décennies qui constituèrent l´âge d´or de la scène parisienne, sorte de carnaval haut en couleurs.”


 


Parmi les oeuvres inscrites au programme, des plus ou moins grands classiques, tel le Carnaval des animaux de Saint-Saëns et le Bal masqué de Poulenc, La Fille aux cheveux de lin (Debussy) ou encore la sonate piano-violon en la majeur de Fauré et celle en la mineur de Ravel, ou encore la sonate piano-clarinette de Saint-Saëns, la sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy et nombre de mélodies, dont l´Invitation au voyage de Baudelaire mise en musique par Chabrier. Sans oublier la célèbre Méditation de Thais (Massenet) dans sa charmante transcription pour piano et violon, Mais aussi des oeuvres totalement indédites, tel ce „Prélude, récitatif et variations” pour flûte, alto et piano de Maurice Duruflé et cette surprenante pièce pour piano et saxophone, „Tableaux de Provence” de Paule Maurice.

Au-delà des pièces inscrites au programme et de leur interprétation, au demeurant irréprochable, ce qui a fait l´intérêt et l´originalité de cette journée réside dans les lectures et entretiens qui l´agrémentaient tout au long. A commencer par Marcell Szabó qui nous relate sa rencontre avec la culture de notre pays. Découverte venue contrebalancer sur le tard une influence germanique jugée trop présente en Hongrie. Découverte et… véritable coup de foudre. Entretiens également avec les jeunes interprètes, tout aussi engagés et motivés. Telles la harpiste Klára Bábel et la saxophoniste Erzsébet Seleljo. Entretiens animés par la jeune présentatrice Anna Novotny, elle-même musicienne. Qui nous auront beaucoup appris. Telle Klára Bábel qui nous dresse une véritable histoire de son instrument (la harpe) et nous en révèle les secrets (dotée de sept pédales dans sa version moderne !), soulignant la primauté de „l´école française (face à l´école russe) et rendant hommage à Ravel et Debussy pour l´avoir mise à l´honneur après un long passage à l´ombre (2). De son côté, Erzsébet Seleljo nous retrace l´histoire du saxophone, ici également brillamment représenté par une „école française” face à la traditionnelle école américaine. Un instrument mis à l´honneur dans le répertoire classique par Paule Maurice (1910-1967), dont le nom, totalement inconnu des mélomanes, passe pourtant pour un passage obligé auprès de ses collègues. Un exemple de l´animation qui accompagnait les oeuvres inscrites au programme.

Parmi celles-ci, quelques surprises. Tout d´abord, ces charmants „Tableaux de Provence” de Paule Maurice pour saxophone et piano (3), mais aussi une pièce de Maurice Duruflé, „Prélude et variations pour flûte, alto et piano” (1929), de facture somme toute assez classique, relativement proche par son climat de Ravel et Debussy. Deux oeuvres inédites, donc, probablement données pour la première fois en Hongrie.

Une initiative bienvenue, pour le moins courageuse, du jeune pianiste hongrois qui a su rassembler autour de lui une kyrielle de jeunes musiciens – dont certains encore élèves au Conservatoire – et leur faire partager son goût pour la musique française de l´époque et, d´une façon plus générale, pour notre patrimoine culturel.

Voilà qui méritait d´être signalé.

 

Pierre Waline, 3 mars 2021


 

(1): allusion probable au film de Julie Deply „Deux jours à Paris”. Manifestation tenue le 28 février dans les locaux de l´Académie de musique (Zeneakadémia).

(2): signalons toutefois que la harpe avait déjà été mise à l´honneur par Marie-Antoinette qui en jouait, paraît-il, fort bien. Ayant entre autres inspiré à Boieldieu son célèbre concerto.

(3): au piano, Fülöp Ránki (25 ans), fils du couple Dezső Ránki-Edit Klukon, visiblement bien parti pour suivre la trace de ses parents.
 

Le 8 mars 1857, des ouvrières américaines du textile auraient manifesté en masse pour la reconnaissance de leurs droits… Sauf que … cette manifestation n´a probablement jamais eu lieu, dit-on. Peu importe, il n´en fallut pas davantage pour que l´ONU décrétât en 1977 cette date „Journée internationale (des droits) des femmes”. Bien avant, des „Journées de la Femme” avaient été instituées un peu partout: aux Etats-Unis en 1909, suivies par l’Internationale socialiste en 1911, reprises en Union soviétique en 1921, puis dans les pays du bloc sur la fin des années quarante (Hongrie: 1948), enfin en Belgique en 1972. Sans oublier les Journées des ouvrières tenues dès avant la Première Guerre, dont la plus mémorable s´est tenue à Berlin le 8 mars 1914, journée de revendications, les femmes réclamant notamment le droit de vote. Journée qui va donc être célébrée un peu partout (… ou presque) ce 8 mars. Dans la plupart des cas rebaptisée „Journée de la Femme”, cette célébration, sans renier sa motivation d´origine, est surtout devenue une occasion de célébrer le rôle de nos compagnes dans la création en général (musicale, artistique, littéraire, scientifique, cinématographique et mille autres domaines).

Berlin, 8 mars 1914

Il n´est bien évidemment pas question de citer ici leurs noms qui occuperaient un volume entier, de George Sand à Camille Claudel, de Margit Kaffka à Magda Szabó, de Marie Curie à Katalin Kariko (1) et mille autres… Rien que dans le seul domaine de la création et de l´interprétation musicales, on les compte par dizaines, voire davantage (2. Nous nous bornerons à évoquer quelques manifestations montées à cette occasion. Tout d´abord l´Institut français de Budapest qui nous propose jusqu´au 10 mars, sous le titre „Femmes derrière la caméra” („Nők a kamera mögött”), la mise en ligne de trois longs métrages et un documentaire sous-titrés en hongrois, réalisés par des jeunes scénaristes françaises (entre 30 et 40 ans). Angèle et Tomy, d´Alix Delporte, Le Beau Monde de Julie Lopes Curval, La Cour de Babel de Julie Bertucelli, enfin Tout est pardonné de Mia Hansen Løve. L´Institut culturel hongrois de Paris n´est pas en reste, nous proposant la mise en ligne du chef d´oeuvre de la réalisatrice et scénariste Márta Mészaros „L´Adoption”. A signaler au passage la présence d´une actrice française, Isabelle Huppert, dans le rôle principal d´une autre grande réalisation „Les Héritières”. Par ailleurs, sera montée en Hongrie une „Nuit de la Femme” (Nők éjszakája Fesztivál) qui débutera dès la veille au soir, proposant une grande variété de manifestations en ligne, telle une visite virtuelle du Musée national axée sur le thème de la femme artiste, ou encore la projection de films réalisés par des femmes ou consacrés à la femme. Au-delà, il n´est pas jusqu´à la chaîne Mezzo qui, sous le concept „Women in music” diffusera du 6 au 26 mars non moins de cinquante programmes dédiés au rôle des femmes dans la musique classique et le jazz, ou encore dans la danse. Comme l´on voit, un hommage aux femmes qui sera donc largement célébré.

Nuit de la Femme (Hongrie, 7-8 mars)

Certes, mais il reste encore beaucoup à faire... Notre propos n´est pas de traiter ici un sujet bien trop vaste qui a fait couler des tonnes d´encre. Rappelons juste un chiffre fourni par l´ONU. Si, en 2014, 156 États avaient inscrit les droits de la femme dans leur constitution, 52 autres ne l´ont pas encore fait à ce jour. Ou encore, sur les 197 États reconnus par l´ONU, seule une petite vingtaine ont une femme à leur tête ou à la tête de leur gouvernement. Par ailleurs, l´Union interparlementaire nous rappelle que les femmes constituent moins du quart des élus de par le monde (30% dans les Amériques, 28,5% en Europe, mais 18% au Moyen Orient). Quant au droit de vote, si de nombreux États l´avaient déjà accordé aux femmes bien avant la Guerre - 1918 dans la Hongrie du comte Károlyi, voire en 1930 dans la Turquie d´Atatürk -, il fallut attendre le général de Gaulle pour qu´il le leur accordât à la Libération.

Mais encore une fois, loin de nous la prétention d´aborder ici un sujet qui dépasse largement le cadre de notre propos et notre compétence. Notre souhait se bornant, par ces quelques lignes, à rappeler l´hommage qui leur sera rendu ce 8 mars. Mais pourquoi seulement le 8 mars? A vrai dire, tous les jours de l´année. Elles le méritent bien…

 

Pierre Waline, 1er mars 2021

 

(1): chercheuse hongroise à l´origine des vaccins à ARN anti-Covid.

(2): cf. paru dans ces colonnes „Le rôle des femmes dans la musique (trop vite et injustement oubliées)”, 8 mars 2020.

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