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Souvenez-vous, cétait en septembre 1982. La nouvelle fit alors sensation dans le monde de la musique: une femme venait, sur proposition de Karajan, rejoindre les musiciens de la Philharmonie de Berlin. Une phalange qui, depuis les cent ans de sa fondation, avait été l´apanage exclusif des hommes. L´heureuse élue - car son embauche avait été mise aux votes: une violoniste venue de Suisse, Bettina Sartorius (1). La Suisse, son propre pays où sa candidature s´était vue sèchement rejetée par les membres de l´Orchestre de Zurich, outrés à l´idée d´accueillr une femme dans leurs rangs. Et oui! Depuis, les temps ont fort heureusement changé et l´on ne compte plus de formation où les femmes ne soient traitées en égales des hommes (2).

Sans parler des musiciennes solistes qui, depuis longtemps déjà, se sont montrées au moins à la hauteur de leurs collègues masculins. Rien que pour le piano, la liste en serait trop longue à dresser, de Clara Haskil et Annie Fischer à Hélène Grimaud en passant par Martha Argerich, Elisabeth Léonskaïa ou encore Maria-João Pires, et mille autres. Sans parler de ces jeunes talents (au féminin) que l´on voit de plus en plus fréquemment se produire dans nos salles de concert. (Une tendance récente, par contre, ces jeunes femmes „cheffes d´orchestre”, de plus en plus nombreuses.)

Le phénomène n´est pas nouveau. Il nous suffira de citer le nom de Clara Schumann, pianiste alors fêtée dans toute l´Europe, à l´époque plus célèbre que son mari. Encore que son cas fut pratiquement unique en un temps où les jeunes fille étaient reléguées au salon sans autre ambition que celle de se trouver un mari, si possible fortuné. Je mets ici à part le monde de l´opéra qui connut jadis ses divas (Pasta, Malibran, Viardot), mais relevant davantage du culte de la star.

Un milieu qui serait peut-être plus intéressant à aborder: celui des compositrices. Mis à part tout au plus trois ou quatre noms, que sait-on d´elles ? Et pourtant…. Un inventaire dressé par Wikipedia en dénombre une centaine, mais depuis l´origine des temps et en trichant un peu. Peu importe, au demeurant, le nombre. Ce qui nous intéresse davantage est ici de les apprécier pour la qualité de leur production et de nous interroger sur le type de compositions qu´elles nous ont laissées.

Pour les Français, deux noms viendront immédiatement à l´esprit: Germaine Tailleferre, membre du Groupe des Six, et Lili Boulanger (soeur de Nadia), prématurément disparue à l´âge de 24 ans. Cette dernière qui étonna son monde lorsqu´elle remporta en 1913 le Prix de Rome, au point que, la Villa Médicis ne disposant que de chambres pour garçons, elle dut aller se loger en ville! (Séjour interrompu par la guerre.) Si l´on remonte dans le temps, deux autres noms nous viendront encore à l´esprit: Clara Wieck, épouse de Robert Schumann et Fanny Mendelsshon, soeur de Félix.

   

Clara Schumann et Fanny Mendelssohn, adorées par leur mari et leur frère.

Et pourtant… Qui connaît le nom de Cécile Chaminade (1857-1944) ? Appréciée entre autres par Saint-Saëns et Chabrier, que Bizet, qui l´appelait „son petit Mozart”, encouragea à se présenter au Conservatoire. Cécile Chaminade qui nous a laissé non moins de 170 opus… Autre nom à citer, la pianiste Louise Farrenc (1804-1875) auteure d´un concerto, de trois symphonies et de nombreuses oeuvres de piano et de musique de chambre. Dont Berlioz lui-même, dans un article consacré à l´une de ses ouvertures, fit l´éloge. Puis, en remontant un peu dans le temps, la pianiste Hélène de Montgeroult (1764-1836), très en vogue à l´époque, qui nous a laissé de nombreuses sonates pour piano forte. Que son biographe Jérôme Dorival, qualifie – de façon peut-être excessive - de „maillon manquant entre Mozart et Chopin”. Également pianiste virtuose, sa presque contemporaine, la Polonaise Maria Szymanowska (1789-1831) qui composa des pièces pour piano. Admirée par Chopin, impressionné par un piano « universel capable d'imiter le violon de Paganini ou le chant de Giuditta Pasta „.

Nous pourrions encore remonter dans le temps pour citer enfin Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) qui composa de nombreuses pièces et sonates pour clavecin et violon-clavecin, qui lui valurent les louanges du roi. Pour le reste, nous nous arrêterons là. Les quelques partitions antérieures connues étant généralement le fait de religieuses écrivant pour les seuls besoins immédiats des offices et non à prendre comme de véritables compositions.

A mettre également de côté, cette multitude de petites pièces vite couchées sur le papier par ces dames de la haute société pour agrémenter leurs soirées musicales ou simplement pour leur propre plaisir. Telles ces charmantes pièces et länder pour piano à quatre mains dues aux comtesses hongroises Félicie et Franciska Széchényi (dont il existe un fort bel enregistrement). Ou encore ces petits lieder innocents couchés sur le papier par Alma Mahler. (3)

Bon, mais qu´en est-il du style? Peut-on parler chez ces femmes d´un style particulier? Une question à laquelle il serait bien difficile de répondre. Pour notre part, ce que nous constatons, en écoutant par exemple le trio ou les Romances de Clara Schumann, est d´y trouver, certes, l´empreinte de son mari, mais avec une touche de grâce et de charme, bref de féminité, en plus. Également empreintes de grâce et de charme, les mélodies composées par la soeur de Félix Mendelssohn (4). Mais jusque là, à de rares exceptions près, toutes sont pratiquement restées confinées aux domaines de la musique instrumentale et de la musique de chambre. Pour la suite, tout allait changer avec des oeuvres de plus grande dimension, abordant le genre symphonique, voire l´opéra. Oeuvres sur lesquelles, faute de les avoir entendues, nous ne pourrons nous prononcer. Nous nous fierons néanmoins à ce qu´en disent les critiques. De Lili Boulanger: „Son talent délicat et poétique perpétue la tradition du romantisme français, à la limite de l´impressionnisme”. Et de Germaine Tailleferre, dont Cocteau comparait la musique à des pastels: ”Sa musique est agréable, spirituellement moderne et féministe.” (5)

Un constat, néanmoins: à la différence de la littérature, la musique demeure un domaine où la présence féminine se distingue davantage sur le plan de l´interprétation que sur celui de la création proprement dite. Ce qui n´en confère que plus de mérite à celles qui s´y sont essayées, et ce toujours avec bonheur et avec goût.

Pierre Waline – Mars 2020

(1): face à douze concurrents masculins... A propos de Karajan, une occasion pour tordre ici le cou à la réputation qui lui est souvent faite d´homme froid et hautain. Ceci après avoir lu ses Souvenirs où il nous est apparu au contraire sous un jour humain, plus que chez certains de ses collègues…

(2): une exception: la Philharmonie de Vienne où il semble que l´on soit resté encore très matchiste.

(3): à citer au passage: la reine Marie-Antoinette, paraît-il excellente musicienne, qui avait une prédilection particulière pour la harpe.

(4): Fanny Mendelssohn littéralement adulée par son jeune frère qui ne lui survécut que de quelques mois.

(5): Theodore Baker, Nicolas Slonimskí „Dictionnaire biographique des musiciens” (Robert Laffont).

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